FemResLa revue vivante
Amateur

Masculinité trans · Livres

Amateur

AuteurThomas Page McBee

En préparant un combat au Madison Square Garden, Thomas Page McBee interroge la fabrication de la masculinité par la violence, le privilège, la vulnérabilité et le soin.

01

Critique et guide de lecture

Amateur s’ouvre sur une quête masculine apparemment classique : Thomas Page McBee s’entraîne pour un combat caritatif et devient, en 2015, le premier homme trans à boxer au Madison Square Garden. Mais sa vraie question n’est pas de savoir comment gagner. Il veut comprendre pourquoi les hommes se battent et si l’on peut entrer dans la position sociale d’« homme » sans accepter les promesses de domination, de silence et de violence qui l’accompagnent. La boxe devient à la fois le moteur du récit et un laboratoire où observer la masculinité comme pratique corporelle.

McBee se dit « amateur » de la masculinité. N’ayant été lu comme homme qu’à l’âge adulte, il peut comparer le traitement réservé à une même personne depuis deux positions genrées : sa parole acquiert davantage d’autorité, l’espace public paraît plus sûr et la reconnaissance professionnelle vient plus facilement, tandis qu’on attend de lui dureté, compétition et retenue émotionnelle. Le privilège masculin cesse d’être une liste abstraite ; il apparaît comme un droit de passage distribué dans les réunions, la rue, les vestiaires et l’intimité. McBee reconnaît ses avantages et examine aussi comment sa blanchité et sa classe rendent possible le choix de boxer, d’enquêter et de raconter publiquement cette expérience.

La force du livre tient à son refus de faire de la testostérone ou du corps masculin la cause naturelle de la violence. McBee consulte des spécialistes des neurosciences, de la sociologie et de la théorie critique de la race, puis observe des entraîneurs et des boxeurs apprendre le contrôle plutôt que la simple décharge agressive. La salle valorise l’endurance à la douleur, la discipline et l’affrontement, mais le sparring exige la confiance : il faut savoir retenir un coup, reconnaître la peur et admettre sa dépendance envers les autres. Violence et tendresse ne définissent pas deux types d’hommes ; ce sont des capacités corporelles qu’une culture peut organiser en relations très différentes.

C’est ce qui fait d’Amateur un texte féministe plutôt qu’un simple mémoire sportif. Le patriarcat blesse les personnes subordonnées par les hommes, mais il fabrique aussi les « vrais hommes » en humiliant la vulnérabilité, en réduisant le langage des émotions et en présentant l’intimité comme un échec. McBee ne s’en sert pas pour placer la souffrance masculine au-dessus des violences structurelles vécues par les femmes et les personnes trans. Il demande au contraire aux hommes de répondre de leur pouvoir : écouter les personnes affectées, reconnaître les avantages ordinaires du genre et considérer le fait d’être un « homme bon » comme une pratique éthique continue, non comme une innocence accordée par l’identité.

Comme récit trans, le livre résiste également à la trajectoire linéaire d’une arrivée définitive au « vrai soi ». La transition ne remet pas à McBee une masculinité toute faite ; elle l’oblige à choisir quels héritages reprendre et lesquels refuser. L’expérience trans ne prouve pas ici la naturalité du genre binaire et ne procure pas non plus une position pure à l’extérieur du système. Elle révèle que le genre de chacun est répété, corrigé et négocié. Le mot « amateur » ne signale donc pas une qualification insuffisante, mais le refus discipliné de prétendre maîtriser le genre.

Les limites du livre découlent de sa forme. Les choix personnels, des entraîneurs attentifs et des communautés masculines capables de soin ne remplacent pas une analyse politique de la violence domestique, de la pauvreté, de la police racialisée ou de l’exclusion institutionnelle des personnes trans. Les blessures, la culture commerciale et les frontières genrées de la boxe de compétition restent aussi partiellement explorées. Réduit au message selon lequel les hommes peuvent être doux, le problème structurel retomberait vite dans la morale individuelle.

Mieux vaut lire ce livre comme un carnet corporel de la responsabilité : lorsqu’une personne reçoit davantage d’autorité genrée, comment la perçoit-elle, l’utilise-t-elle et accepte-t-elle d’être corrigée ? On peut le rapprocher des analyses de bell hooks sur la masculinité patriarcale, des récits d’hommes trans sur la médecine et le travail, ainsi que des pratiques féministes contre la violence. McBee ne fixe jamais la définition d’un homme. Il transforme la question en une exigence plus praticable : dans un monde où les relations sont déjà inégales, comment devenir des personnes plus sûres les unes pour les autres ?

Réponses des lecteurs

Notes de lecture

Partagez votre lecture ou ajoutez une piste à poursuivre.

Rejoindre la discussion

Réponses

Chargement des commentaires...

Soutenir

Si ce contenu vous a été utile

Soutenir FemRes