
Théorie féministe · Livres
Misogynie
Titre original女ぎらい:ニッポンのミソジニー
« Misogynie » est une œuvre majeure de la sociologue et féministe japonaise Chizuko Ueno. Le livre analyse en profondeur le phénomène omniprésent de la misogynie dans la société japonaise, révélant comment elle existe sous diverses formes cachées au sein des familles, des lieux de travail, des relations amoureuses, et même dans la conscience des femmes elles-mêmes. C'est une lecture essentielle pour comprendre les mécanismes de la misogynie dans les sociétés patriarcales d'Asie de l'Est.
Critique et guide de lecture
« Misogynie » (japonais : 女ぎらい:ニッポンのミソジニー, Onna-girai: Nippon no Misogyny) est une œuvre importante publiée en 2010 par Chizuko Ueno, la plus célèbre sociologue féministe du Japon et professeure émérite à l’Université de Tokyo. Avec son analyse incisive et son style fluide, Ueno dissèque le phénomène de la misogynie profondément enraciné dans la société japonaise — et, par extension, dans les sociétés est-asiatiques plus largement.
Le terme « misogynie » vient du grec et signifie littéralement « haine des femmes ». Mais Ueno souligne dans son livre que la misogynie n’est pas simplement « ne pas aimer les femmes ». C’est un mécanisme psychologique et social plus complexe qui, par divers moyens ouverts et cachés, place les femmes dans des positions subordonnées, nie leur valeur et dénigre leur existence.
Ueno propose que chez les hommes, la misogynie se manifeste par le « mépris des femmes », tandis que chez les femmes, elle se manifeste par l’« auto-détestation ». C’est une intuition cruciale : les femmes dans les sociétés patriarcales intériorisent souvent les valeurs misogynes, transformant le dénigrement général des femmes en auto-négation. Cela explique pourquoi certaines femmes disent « je n’aime pas les femmes » ou « je ne suis pas comme ces femmes » — elles tentent d’échapper à la dégradation en rejetant l’identité féminine.
Ueno analyse les manifestations spécifiques de la misogynie dans différents domaines de la société japonaise :
L’amour et les relations sexuelles : Les hommes pratiquent une sorte de misogynie divisée en séparant les femmes en « femmes à épouser » (madones) et « femmes avec qui coucher » (putains). Les femmes sont forcées de naviguer précairement entre ces deux extrêmes, qui sont tous deux des pièges.
Les relations mère-fils : Le « mythe de la mère » unique à la société japonaise normalise l’investissement excessif des mères dans leurs fils, souvent au prix de leur propre subjectivité. Plus ironiquement, les fils développent souvent de l’aversion envers leurs mères en grandissant — le processus même de « sevrage » porte des connotations misogynes.
Le lieu de travail : La discrimination de genre sur les lieux de travail japonais se manifeste non seulement par les écarts salariaux et les plafonds de verre, mais aussi par les doubles standards pour les femmes — exigeant qu’elles « agissent comme des femmes » (douces, dociles) tout en les dénigrant pour être « trop femmes » (émotives, non professionnelles).
La compétition entre femmes : Ueno observe avec acuité que sous le patriarcat, les femmes sont souvent forcées de rivaliser les unes avec les autres pour l’approbation masculine. Cette compétition elle-même reflète la misogynie intériorisée — la valeur des femmes est réduite à leur capacité à être « choisies par les hommes ».
Ueno retrace les racines psychologiques de la misogynie. Dans un cadre psychanalytique, les garçons doivent établir leur identité masculine en rejetant la mère (la première femme). Ce processus de « rejet de la mère » se généralise souvent en dénigrement de toutes les femmes. Pendant ce temps, les femmes dans ce processus sont enseignées à s’identifier au père (masculin) plutôt qu’à leurs mères — parce que la mère représente le sexe dénigré.
Mais Ueno ne s’arrête pas à l’analyse psychologique. Elle va plus loin pour argumenter que la misogynie est un pilier central de la société patriarcale. C’est précisément par le dénigrement continu des femmes que les hommes maintiennent leur statut privilégié. La misogynie n’est ni incidente ni accidentelle — c’est une condition nécessaire au fonctionnement normal du système patriarcal.
Ueno ne fuit pas cette question la plus fondamentale. Elle souligne que pour les femmes, le premier pas hors de la misogynie est de « reconnaître que vous êtes aussi misogyne ». Ce n’est pas une auto-condamnation mais un éveil : reconnaître que chacun d’entre nous — quel que soit son genre — a été façonné dans une certaine mesure par la culture misogyne. C’est seulement sur la base de cette reconnaissance claire que la résistance et le changement véritables deviennent possibles.
Pour les hommes, la suggestion d’Ueno est plus radicale : abandonner le « dividende de la misogynie ». La misogynie n’est pas sans coût pour les hommes — elle déforme les relations intimes et prive les gens de la possibilité de rencontres authentiques. Mais abandonner le privilège n’est jamais facile.
Après sa publication, « Misogynie » a généré une énorme réponse au Japon et a été rapidement traduit en chinois, coréen et autres langues. En Chine, où le livre a été publié en traduction en 2015, il a également suscité une discussion généralisée, aidant les lecteurs chinois à établir la « misogynie » comme cadre analytique et fournissant un outil théorique puissant pour comprendre et critiquer la discrimination de genre.
Bien que l’analyse d’Ueno se concentre principalement sur la société japonaise, ses intuitions ont une signification universelle. Pour quiconque vit dans une société patriarcale — que ce soit en Chine, en Corée ou ailleurs — « Misogynie » est à la fois un miroir reflétant les préjugés de genre profondément ancrés en nous et une feuille de route vers la libération.
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