Féminisme numérique · Commentaire
The Chilling : violences en ligne contre les femmes journalistes et liberté de la presse
L’UNESCO et l’ICFJ associent enquêtes, entretiens et analyses de réseaux sociaux pour étudier comment les violences en ligne réduisent au silence les journalistes et menacent le droit de savoir.
Analyse de l'article
L’étude The Chilling de l’UNESCO et du Centre international pour les journalistes (ICFJ) replace les attaques en ligne contre les femmes journalistes dans le contexte plus large de la liberté de la presse et du droit du public à l’information. Elle s’appuie sur une enquête mondiale menée auprès de plus de 900 journalistes dans 125 pays, des entretiens approfondis avec 173 journalistes et spécialistes, 15 études de cas nationales, ainsi que l’analyse de plus de 2,5 millions de publications visant Maria Ressa et Carole Cadwalladr. L’UNESCO indique que près des trois quarts des femmes journalistes interrogées ont subi des violences en ligne dans le cadre de leur travail. Cette proportion concerne les personnes ayant participé à l’étude, et non un recensement de toutes les femmes journalistes dans le monde : elle montre la fréquence de ces expériences dans le groupe étudié, mais ne constitue pas un taux exact pour tous les journalistes, pays et plateformes.
Le mot « chilling » du titre décrit davantage que la réception de commentaires hostiles. Les insultes sexistes, les menaces de violences sexuelles, la divulgation d’informations privées, les discours haineux et les attaques coordonnées peuvent être combinés pour intimider les journalistes, miner leur crédibilité professionnelle et détourner l’attention de leurs enquêtes vers leur corps, leur identité ou leur vie privée. Les cas analysés montrent aussi que ces attaques peuvent être liées à des messages politiques, à des médias partisans et à des réseaux de désinformation. Leur objectif n’est pas seulement de faire peur à une personne : ils peuvent créer un environnement où les journalistes anticipent le coût de la prise de parole et réduisent leurs reportages, leurs échanges ou leurs publications.
L’analyse intersectionnelle montre que le racisme, les préjugés religieux, la sexualité et d’autres formes de discrimination peuvent aggraver l’exposition et les préjudices. Résumer les résultats par « les femmes sont en danger en ligne » ferait oublier que le contenu, l’intensité et les conséquences des attaques varient. Les journalistes noires, autochtones, juives, arabes ou lesbiennes, entre autres, ont rapporté dans l’étude des expériences particulièrement fréquentes ou graves. Ce constat ne doit pas conduire les rédactions à considérer certaines journalistes comme intrinsèquement vulnérables. Il invite plutôt à reconnaître qu’un protocole de sécurité uniforme ne répond pas forcément à tous les risques, notamment lorsque le harcèlement associe discrimination identitaire, désinformation et menaces susceptibles de se prolonger hors ligne.
The Chilling attribue donc une responsabilité aux plateformes, aux organisations médiatiques et aux institutions publiques. La formation individuelle à la sécurité, la documentation des attaques et l’accès à du soutien sont importants, mais ne remplacent pas l’action institutionnelle. Les rédactions ont besoin de procédures claires de signalement et de réponse, de soutien managérial, de ressources psychologiques et juridiques et de plans adaptés lorsque les attaques menacent les proches ou la sécurité hors ligne. Les plateformes devraient expliquer comment elles détectent les attaques coordonnées, traitent les recours et appliquent leurs règles selon les langues et les régions. À défaut, la « résilience » devient une manière polie de demander aux personnes visées de s’adapter seules à un environnement injuste.
La force de l’étude tient à la confrontation de plusieurs méthodes et au fait qu’elle ne réduit pas les attaques à quelques commentaires isolés. Ses limites doivent toutefois rester visibles : les participantes et les études de cas ont des périmètres définis, et deux analyses de grande ampleur ne représentent pas toutes les régions, tous les médias ni toutes les journalistes. Un pourcentage d’enquête ne prouve pas non plus que chaque attaque ait été organisée par les mêmes acteurs. Nommer ces limites ne diminue pas la recherche ; cela rend les éléments plus utiles pour l’action et les politiques publiques. À lire avec l’étude FemRes sur les femmes journalistes d’Afrique australe et l’analyse comparative de l’ère de l’IA : les violences en ligne ne sont pas une querelle privée, mais une question institutionnelle qui détermine qui peut continuer à participer à la vie publique.
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