Féminisme noir · Commentaire
La déclaration du Combahee River Collective
Le Combahee River Collective part de l’expérience des femmes noires pour relier race, genre, sexualité et classe, et faire de l’autodéfinition une politique collective de libération et d’alliance.
Analyse de l'article
La déclaration porte la mention « Boston, avril 1977 ». La note bibliographique de JSTOR Daily indique qu’elle paraît pour la première fois en 1979 dans l’ouvrage dirigé par Zillah Eisenstein, Capitalist Patriarchy and the Case for Socialist Feminism. Cet intervalle compte : un texte de mouvement a son moment d’écriture et de discussion, puis passe par l’édition, l’impression et la circulation avant d’entrer dans l’histoire publique. Le document énonce une position politique collective du féminisme noir ; il ne fait pas d’une personne la porte-parole de toutes les femmes noires et ne prétend pas contenir toutes leurs expériences.
Partir d’expériences situées pour analyser des pouvoirs liés
Dès son ouverture, le texte ne présente pas la race, le genre, les normes hétérosexuelles et la classe comme des étiquettes identitaires séparées. Il affirme que les systèmes d’oppression s’entrecroisent et façonnent ensemble les conditions de vie. Cette démarche déplace la question politique : il ne suffit pas de demander si un mouvement accueille des femmes ; il faut aussi examiner si ses objectifs, son organisation et la répartition de ses ressources prennent encore pour norme la situation des femmes blanches, le leadership masculin ou une figure abstraite de travailleur « sans sexe ». Les femmes noires ne sont pas des cas périphériques en attente d’inclusion. Partir de leur position permet de rendre visibles les angles morts d’une théorie centrée sur un seul rapport de pouvoir.
La politique identitaire défendue par le collectif ne se confond pas non plus avec le raccourci contemporain d’une concurrence entre étiquettes. Il fait de la valeur et de la libération des femmes noires des fins en soi, et non d’un moyen subordonné à la libération d’un autre groupe ; il relie aussi cette autodéfinition à une transformation structurelle anticapitaliste, anti-impérialiste et antipatriarcale. Il ne s’agit pas de dire que seules les personnes partageant une identité peuvent parler. L’enjeu est que des personnes longtemps marginalisées puissent construire une analyse à partir de leur expérience, au lieu de voir un programme prétendument universel défini d’avance pour elles. Résumer cette position par « l’identité contre la solidarité » efface les développements du texte sur l’organisation, la classe et les alliances.
Quand l’expérience personnelle devient un savoir collectif
La déclaration approfondit le principe selon lequel le personnel est politique à partir d’un exemple de discussion collective. Ses membres racontent avoir nommé « smart-ugly » l’expérience de filles noires considérées à la fois comme intelligentes et comme peu séduisantes socialement. L’expression n’est pas une simple autodérision : elle saisit la façon dont l’ambition intellectuelle peut être sanctionnée par des normes du désirable racialisées et genrées, et dont un malaise privé peut provenir de sanctions sociales répétées. En racontant et en comparant leurs expériences dans des groupes de conscientisation, les membres transforment des sentiments souvent imputés à la personnalité ou à un échec relationnel en régularités que l’on peut nommer, analyser et contester. Il ne s’agit pas de tenir l’expérience pour infaillible, mais de reconnaître qu’une expérience marginalisée peut révéler des rapports institutionnels invisibles à la théorie dominante.
Ce travail de connaissance ne s’arrête pas à l’écoute. Le texte rappelle des luttes contre les stérilisations abusives, pour le droit à l’avortement, en soutien aux femmes victimes de violences, ainsi qu’une tentative de créer un refuge pour femmes battues dans une communauté noire. Il consigne aussi les discussions, les désaccords, les départs, les réorganisations et le passage du collectif à un groupe d’étude. En mettant ces pratiques à côté de la théorie, la déclaration fait de l’organisation elle-même un objet d’analyse : qui fournit le travail politique, quels besoins sont jugés urgents, et comment le soutien émotionnel et l’action publique se renforcent-ils ? Ce ne sont pas des questions administratives à régler après la politique ; elles en font partie.
Faire alliance sans imposer le silence
Le collectif défend à la fois la solidarité avec les hommes noirs contre le racisme et la lutte contre le sexisme dans ses rapports avec eux. Il critique aussi un féminisme blanc qui prend l’expérience des femmes blanches pour celle des femmes en général. Cette double critique ne rejette pas l’alliance ; elle refuse de la payer par le silence. La déclaration ne ramène pas la domination masculine à une nature biologique des hommes et ne sépare pas les oppressions de genre vécues par les femmes de la race et de la classe. Elle pose ainsi une question stratégique précise : lorsqu’un objectif commun demande à certains membres de mettre leurs propres violences entre parenthèses, quelle unité est protégée et quelle sécurité est différée ?
Autre point décisif, le texte ne s’arrête pas à la reconnaissance des différences. Il inclut le capitalisme et l’impérialisme dans son analyse de l’économie politique et montre qu’une représentation du travailleur comme sans race et sans sexe masque la place concrète des femmes noires dans la population active. Il ne suppose pas davantage qu’une révolution socialiste mettrait automatiquement fin au racisme ou au sexisme. L’antiracisme et le féminisme doivent aussi transformer la direction du changement social. L’expérience située, le travail matériel et la stratégie d’organisation sont donc liés ; le lectorat n’a pas à choisir entre reconnaître les différences et transformer les institutions.
Lire une intervention historiquement située
Ce texte de féminisme noir lesbien et socialiste naît de relations, de lieux et de conditions militantes précis dans les années 1970. Il ne constitue pas une liste toute faite pour chaque communauté marginalisée aujourd’hui. La franchise avec laquelle il aborde les difficultés d’organisation interdit d’en faire le récit linéaire et sans heurts d’une oppression qui aurait directement produit une victoire théorique. Ses concepts ne dispensent pas non plus de demander aujourd’hui qui reste inaudible et qui contrôle les ressources. « Intersectionnalité », élaborée plus tard comme terme théorique par Kimberlé Crenshaw en 1989, ne doit pas être attribué rétrospectivement au collectif comme son propre nom pour sa politique de 1977. Mieux vaut commencer par les mots de la déclaration, puis suivre la manière dont des chercheuses et des militantes l’ont reprise, discutée et reformulée.
Lire la déclaration intégrale, puis consulter le texte annoté et la note bibliographique de JSTOR Daily aide à comprendre son parcours éditorial et ses reprises ultérieures. Pour poursuivre avec d’autres formes d’écriture, La pensée féministe noire de Patricia Hill Collins examine les savoirs, l’autodéfinition et les images de contrôle, tandis que Words of Fire, anthologie dirigée par Beverly Guy-Sheftall, replace les pensées des femmes noires dans une histoire plus longue de l’écrit. Ce sont des pistes de lecture, non des ouvrages que la déclaration prétend citer.
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