Féminisme numérique · Commentaire
Free to Be Online? Quand le harcèlement réduit la participation numérique des filles et jeunes femmes
Le rapport 2020 de Plan International documente le harcèlement vécu par les filles et jeunes femmes de 15 à 25 ans et interroge la responsabilité des plateformes et des pouvoirs publics.
Analyse de l'article
Le rapport State of the World’s Girls 2020: Free to Be Online? de Plan International reformule comme une question d’égalité de participation un problème souvent réduit aux « bonnes manières sur Internet ». Il étudie l’usage des réseaux sociaux par les filles et jeunes femmes, les formes de harcèlement qu’elles rencontrent, leurs effets et les acteurs qu’elles estiment responsables. L’enquête quantitative a recueilli 14 071 réponses de personnes âgées de 15 à 25 ans dans 22 pays, au moyen de questionnaires en ligne et d’entretiens téléphoniques assistés par ordinateur. Dix-huit jeunes militantes de 16 pays ont également participé à des entretiens approfondis. Les 31 pays mentionnés par le rapport correspondent à l’ensemble des volets quantitatif et qualitatif ; le même questionnaire n’a pas été administré dans les 31 pays.
Le résultat le plus souvent cité est que 58 % des répondantes avaient subi une forme de harcèlement ou d’abus sur les réseaux sociaux. Derrière ce chiffre ne se trouvent pas de simples « échanges désagréables » : le rapport s’intéresse aux insultes sexualisées, aux menaces physiques, au racisme, aux propos anti-LGBTIQ+, au harcèlement, aux attaques visant l’apparence et à la façon dont ces actes transforment l’usage d’Internet. Une fille sur quatre parmi celles qui avaient été victimes d’abus en ligne a dit s’être sentie en danger physiquement. Lorsque la divulgation de données personnelles, les menaces ou les contenus sexualisés influencent la possibilité d’aller à l’école, de prendre part aux débats publics, de contacter ses proches ou d’exprimer une opinion, il est impossible de séparer nettement les mondes en ligne et hors ligne.
Le rapport refuse aussi de traiter les « filles » comme un groupe homogène. La race, l’appartenance à une minorité ethnique ou religieuse, le handicap, l’identité de genre et l’orientation sexuelle, ainsi que la prise de parole publique en faveur de l’égalité, peuvent modifier la forme et l’intensité du harcèlement. L’analyse intersectionnelle ne consiste pas à coller des étiquettes de risque à certaines personnes ; elle montre comment les plateformes s’articulent aux rapports de pouvoir déjà existants. Qui voit ses photos utilisées pour l’humilier, dont les propos sont pris comme prétexte à une attaque, ou à qui l’on demande de se retirer pour être en sécurité ne dépend pas uniquement de sa « façon d’utiliser Internet ». Si le harcèlement pousse les jeunes femmes à s’autocensurer ou à quitter une plateforme, la perte ne concerne pas seulement leur expression : le public entend aussi moins d’expériences et de perspectives politiques.
La question centrale du rapport n’est donc pas de savoir comment les filles pourraient mieux résister aux agressions, mais comment les pouvoirs publics, les plateformes, les familles, les communautés et la société civile peuvent partager la responsabilité. Des mécanismes de signalement accessibles, des réponses efficaces aux menaces, la transparence des plateformes, la responsabilisation des auteurs et des données ventilées capables de rendre visibles les discriminations croisées sont des conditions institutionnelles de sécurité. L’éducation au numérique et à la sécurité peut être utile, mais en faire la solution principale revient à faire supporter aux filles le coût des défaillances de conception et d’application des règles.
La date et la méthode doivent également rester présentes à l’esprit. La collecte a eu lieu au printemps 2020, au début de la pandémie. Pour l’enquête quantitative, les instituts ont interrogé des personnes recrutées à l’avance ; il ne s’agissait pas d’un échantillon probabiliste de toutes les filles du monde. Les 58 % correspondent donc aux réponses de cet échantillon multinational, non à un taux universel pour chaque pays ou pour le monde entier. Le rapport offre néanmoins un contraste utile : alors que Troll Patrol d’Amnesty analysait des tweets dirigés vers des femmes en vue publique aux États-Unis et au Royaume-Uni, Plan International s’intéresse à un groupe d’âge plus large et aux usages quotidiens des plateformes. Ensemble, ces recherches rappellent que l’accès à Internet ne suffit pas : les filles et les femmes doivent aussi pouvoir y rester, participer et nouer des liens sans être poussées au silence.
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