Anarcha-féminisme · Commentaire
Le mariage et l’amour
Goldman distingue la protection conjugale de l’amour et montre comment respectabilité sexuelle, salariat et dépendance limitent la liberté intime.
Analyse de l'article
Une institution peut établir un mariage sans produire de l’amour. Emma Goldman part de cette distinction dans la brochure Marriage and Love publiée en 1911 par la Mother Earth Publishing Association. Elle ne nie pas que des personnes mariées puissent s’aimer ; elle refuse d’attribuer à l’institution le mérite d’un amour qui existe en son sein. Elle interroge la façon dont dépendance économique, morale sexuelle et reconnaissance sociale se présentent comme les conditions nécessaires de l’amour.
Goldman compare le mariage à un contrat d’assurance. Une femme ne paie pas seulement en argent, mais aussi de son nom, de son intimité, de son jugement et de sa possibilité de partir. Les hommes supportent eux aussi des charges économiques, mais l’étendue de leur espace social rend les contraintes inégales. La promesse d’être entretenue révèle ainsi son revers : protection et domination peuvent procéder du même dispositif. La question décisive n’est pas la gentillesse d’un mari, mais la possibilité pour sa femme de trouver logement, revenu et existence sociale hors de cette relation.
Préparée au mariage, privée de savoir sexuel
Une contradiction particulièrement aiguë concerne les filles élevées pour le mariage mais empêchées de connaître la sexualité et leur corps. Avant le mariage, l’ignorance garantit la respectabilité ; après, la soumission devient un devoir. Les femmes qui explorent activement leur désir risquent d’être déclarées indignes de devenir épouses. La sanction conjugale transforme la même expérience sexuelle de honteuse en sacrée. La morale ne contraint donc pas également chacun : elle détermine quand, et dans quelle position, une femme peut disposer de son corps.
L’entrée dans l’emploi ne constitue pas davantage un aboutissement. Goldman souligne que le mariage ne dispense pas nécessairement du salariat : un travail mal payé peut se cumuler avec le ménage. Elle analyse aussi l’attente qui fait de l’emploi une étape provisoire avant les noces. Si celles-ci promettent une destination définitive, l’adhésion syndicale et les revendications professionnelles durables peuvent paraître inutiles. Il s’agit d’expliquer comment les attentes conjugales façonnent la politique du travail, pas d’établir une incapacité féminine naturelle à s’organiser.
Avec Nora, le personnage d’Ibsen, Goldman montre que des années de vie commune peuvent aller avec une profonde méconnaissance mutuelle. Connaître le revenu d’un homme et apprécier l’apparence d’une femme suffit à rendre un mariage socialement acceptable, sans garantir une relation égalitaire. L’exemple théâtral fait entrer la critique économique dans la vie affective. La pauvreté d’une relation ne tient pas uniquement au manque de communication : elle dépend aussi de la formation des partenaires et de ce qu’ils sont autorisés à connaître l’un de l’autre.
Les conditions encore nécessaires à l’amour libre
À propos de la protection des enfants, Goldman demande si emprisonner un père qui ne les entretient pas leur procure effectivement de quoi manger. Elle vise l’écart entre sanction juridique et soins matériels. Elle rejette aussi la honte imposée aux enfants selon le statut conjugal des parents et place la maternité librement choisie avant l’autorisation de l’Église ou de l’État. Ces arguments polémiques visent les institutions de son époque ; ils ne décrivent pas indistinctement tous les dispositifs contemporains de pension alimentaire.
La fin prête cependant à l’amour une capacité presque autonome à garantir les soins. C’est une limite autant qu’un espoir : la sincérité des sentiments ne supprime automatiquement ni pauvreté, ni maladie, ni insuffisance des services. Le vocabulaire du parasitisme utilisé contre la dépendance peut également masquer la valeur du travail domestique. On peut retenir sa critique du mariage contraint sans faire des personnes privées des moyens de partir des échecs individuels, ni interpréter le manque de soins comme un manque d’amour.
« Que se passe-t-il après le départ de Nora ? », de Lu Xun, relie le courage du départ aux moyens de vivre ensuite. Le communisme et la famille, de Kollontaï, inscrit cuisine, lessive et garde des enfants dans un projet collectif. Ces textes ne doivent pas forcément aboutir à une réponse commune. Ils soumettent la liberté intime à une épreuve concrète : après avoir refusé une relation, de quoi dispose-t-on pour continuer à vivre ?
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