Féminisme socialiste · Commentaire
Le socialisme ne vaincra qu’avec les femmes prolétaires
Zetkin relie l’organisation des femmes à la classe, au temps de travail et au droit d’association, sans résoudre le partage des responsabilités de soin.
Analyse de l'article
Clara Zetkin inscrit la politique de classe dans le temps de travail, les droits d’organisation et les responsabilités de soin des femmes : qui peut participer à l’action collective ? Elle prononce cette intervention le 16 octobre 1896 au congrès du Parti social-démocrate allemand à Gotha. Son titre allemand est Nur mit der proletarischen Frau wird der Sozialismus siegen. Le discours et la réponse finale au débat, inclus dans les actes publiés cette année-là, défendent la participation féminine tout en discutant les méthodes de contact, d’organisation et de communication. La date de l’intervention et l’année de publication des actes désignent des événements distincts.
Des droits communs, des obstacles différents
Zetkin refuse une question féminine unique, séparée des conditions de classe. La propriété, la formation professionnelle et les rapports d’emploi produisent des exigences de liberté différentes. Cette classification est un instrument politique, non la preuve que toutes les femmes d’une classe partagent une expérience. Son intérêt est de ne pas présenter les choix de celles qui possèdent déjà des ressources comme une voie ouverte à toutes.
Les femmes fortunées peuvent développer leur individualité grâce à l’argent tout en restant privées de la libre disposition de leurs biens dans le mariage et le droit familial. Entre-temps, un personnel rémunéré accomplit leurs tâches d’épouses, de mères et de maîtresses de maison. La revendication présente deux faces : soustraire les femmes à l’autorité juridique du mari compte réellement, mais leur temps disponible peut dépendre du service d’autres femmes. La liberté de posséder ne règle pas les rapports de travail qui la soutiennent.
Les femmes des classes moyennes et des milieux intellectuels rencontrent des obstacles à la formation, aux professions et à la subsistance. Zetkin voit dans les arguments masculins sur leur intelligence ou leur prétendue vocation maternelle des prétextes à la peur de la concurrence. Elle ne réduit pourtant pas le mouvement des femmes au calcul économique. Elle reconnaît ses aspirations intellectuelles et éthiques à l’individualité et à la culture, évoquant Nora refusant de rester une poupée. Reconnaître leur légitimité ne signifie pas approuver une stratégie politique commune.
Les ouvrières travaillent déjà contre salaire sans posséder nécessairement une liberté substantielle. Zetkin examine la recherche capitaliste d’une main-d’œuvre bon marché, la concurrence salariale et la séparation des mères et des enfants : gagner de l’argent ne donne pas forcément du temps pour se développer ou décider de sa vie. Elle oppose domination masculine au foyer et exploitation capitaliste. Mais suggérer que l’affection adoucissait autrefois l’autorité maritale risque d’idéaliser l’ancienne famille. Refuser l’exploitation industrielle ne justifie pas de minimiser la domination intime.
Le discours explique la question féminine moderne par les transformations de la propriété privée et de la production domestique, dans un cadre évolutionniste historique. L’exclusion de la paysannerie ne prouve pas l’absence d’oppression de genre à la campagne. On peut examiner l’industrialisation sans donner à un mode de production le pouvoir de décider quand toute société serait autorisée à réclamer l’émancipation.
Rendre d’abord la participation possible
Les difficultés d’organisation ne témoignent pas simplement d’une conscience insuffisante. Le travail à domicile disperse les ouvrières ; les longues journées et les tâches ménagères réduisent le temps des réunions ; l’attente d’un retrait de l’emploi après le mariage fragilise la continuité. Zetkin décrit aussi des droits d’association nationaux vidés de leur portée par leur application dans certains États allemands, au détriment des syndicats et réunions de femmes. Il s’agit de son analyse des années 1890, non d’un exposé du droit actuel. Avant de blâmer les absentes, il faut du temps et un espace d’organisation réellement utilisable.
Elle propose des personnes de confiance choisies parmi les femmes pour coordonner le travail, tout en reconnaissant que nombre d’épouses et de mères ne peuvent venir aux réunions. Les militantes visibles ne représentent donc pas toutes les contributions. La direction de la communication s’inverse : l’organisation doit rejoindre celles que les obligations quotidiennes retiennent à l’extérieur, plutôt que seulement attendre leur arrivée.
La forme matérielle des publications devient ainsi politique. Zetkin refuse de condenser tout le programme socialiste et toutes les sciences sur un tract. Elle propose plutôt de traiter une question pratique du point de vue de la lutte des classes, dans une brochure soignée et lisible d’environ quatre à six pages, avec des phrases essentielles mises en relief. Le support doit considérer où les lectrices peuvent s’arrêter et quel problème saisir, au lieu d’exhiber tout le savoir de son auteur. Cette proposition concrète ne garantit pas qu’une mise en page produise une organisation réussie.
Elle doute de l’utilité d’un nouveau journal féminin de masse, mais distingue Die Gleichheit, destiné aux lectrices plus avancées : elle ne rejette pas toute publication féminine. À partir de sa distribution de journaux, elle se plaint de la sélection des divertissements et critique une presse cherchant seulement des abonnées. Cette expérience n’établit pas par enquête les capacités de toutes les ouvrières. Le mépris du goût et de la compréhension peut reproduire une hiérarchie entre éducatrices politiques et destinataires.
Qui transforme le foyer et l’organisation ?
Rejoindre les absentes ne redistribue pas automatiquement les rôles d’épouse et de mère. Zetkin considère que former la conscience de classe du mari et des enfants contribue autant que participer aux réunions. Elle reconnaît un travail politique caché tout en laissant aux femmes la responsabilité du foyer et de la génération suivante. Améliorer le contact sans partager autrement les tâches peut accroître la mobilisation sans augmenter le temps dont les femmes disposent.
Les droits politiques sont des revendications nécessaires et des instruments de lutte ouvrière. Zetkin soutient les réformes, sans demander aux travailleuses de renoncer à l’égalité, mais refuse d’accepter la direction ou les tactiques pétitionnaires du mouvement bourgeois au seul motif que certaines exigences coïncident. Sa réponse finale prend l’exemple de la formation complémentaire : le droit d’étudier peut rester vide si les enfants doivent gagner leur vie. Les conditions matérielles derrière un slogan commun deviennent centrales. Reste à savoir qui décide quelles demandes de genre relèvent des intérêts de classe.
L’espoir d’une alliance entre femmes et hommes d’une même classe ne prouve pas l’absence d’inégalités entre eux. Combattre ensemble la concurrence salariale ne supprime pas l’autorité masculine dans les partis ou les foyers. Ne voir dans les femmes que des renforts peut différer leurs demandes de changement des objectifs, du langage et du partage des tâches. Participer doit comprendre le pouvoir de modifier les règles communes, plutôt que simplement accomplir davantage de travail.
La fin imagine une famille devenue communauté éthique plutôt qu’unité économique, conciliant individualité et intimité grâce aux machines et aux capacités productives. Il s’agit d’une vision politique, non d’une institution accomplie. La technique ne détermine pas seule les droits au repos, au choix et au soin. Associer l’individu pleinement développé à l’épouse et mère idéale oblige aussi à demander quelle liberté revient aux personnes qui n’occupent pas ces rôles.
Le Suffrage des femmes et la lutte des classes, de Rosa Luxemburg en 1912, relie organisation et droits politiques. Luxemburg décrit déjà l’usage de droits d’association élargis dans le travail électoral ; on ne peut reporter sans changement les restrictions de 1896 sur 1912. Les textes déplacent l’accent entre rendre la participation possible et comprendre pourquoi des participantes actives restent privées du vote.
Le Communisme et la famille, d’Alexandra Kollontaï en 1920, avance vers les cuisines collectives, blanchisseries et structures de garde. Il apporte un programme de subsistance quotidienne pertinent pour celles qui ne peuvent assister aux réunions. Mais déplacer le travail dans des équipements publics ne le fait pas disparaître. La solidarité s’évalue aussi à qui gagne du temps, qui fournit les services et qui peut décider collectivement de leur répartition.
Explorer un autre format
- Livres
L’Amérique pauvre
Barbara Ehrenreich
Pour enquêter sur l'impact de la réforme de l'aide sociale de 1996 sur les travailleurs pauvres aux États-Unis, la journaliste Barbara Ehrenreich s'infiltre incognito pour révéler la réalité brutale du travail à bas salaire et la lutte pour la survie.
Lutte des classes · Droits du travail - Publications
Du salaire au travail ménager au self-care : perspectives féministes sur l’économie du care
Anna Moser
Anna Moser inscrit Wages for Housework et l’industrie contemporaine du self-care dans une même histoire politique, analysant la privatisation de la reproduction et la vente de solutions individuelles.
Féminisme socialiste · Travail domestique
Poursuivre avec les numéros
Thème connexe · Nº 01
Qui fait le travail invisible ?
Cuisine, ménage, soin et travail émotionnel — ce numéro replace le travail domestique et reproductif sur la scène politique et demande pourquoi il a si longtemps été tenu pour gratuit et naturel.
Travail domestique
Thème connexe · Nº 08
Qui fait tenir une révolution ?
À partir de la femme qui cherche son mari dans Sambizanga, suivons les messages, le soin et l’organisation qui font vivre la résistance. Des luttes anticoloniales aux mobilisations ouvrières et aux solidarités transnationales, qui porte le quotidien d’une révolution, et qui reste hors de sa promesse de libération ?
Participation politique
Réponses des lecteurs
Courrier des lecteurs
Répondez à cet article ou ajoutez une source utile au débat.
Rejoindre la discussion
Chargement des commentaires...
Soutenir
Si ce contenu vous a été utile