FemResLa revue vivante
Les Impatientes

Féminisme africain · Livres

Les Impatientes

AuteurDjaïli Amadou Amal

Les voix de trois femmes révèlent comment la patience devient une obligation conjugale inégale dans le roman de Djaïli Amadou Amal.

Partager cette ressource
X ↗Facebook ↗

01

Critique et guide de lecture

La patience devient une obligation de genre lorsque le silence d’une épouse doit préserver la paix des autres. Dans Les Impatientes, Djaïli Amadou Amal relie Ramla, Hindou et Safira par des mariages organisés autour d’une autorité inégale. La question n’est pas de nier toute valeur à l’endurance, mais de demander à qui elle est constamment imposée et quelles décisions cette injonction protège. Le roman approche les violences par les voix et les relations, plutôt que d’isoler la souffrance d’une femme en exemple moral.

L’œuvre paraît au Cameroun en 2017 sous le titre Munyal, les larmes de la patience. Une version remaniée est publiée en France en 2020 comme Les Impatientes. L’édition répertoriée ici est celle de Voir de Près en grands caractères, parue en janvier 2021, composée en Luciole, ISBN 9782378283056. Ces dates désignent des étapes éditoriales différentes, non des dates contradictoires pour un même tirage. Le récit aborde le mariage forcé, les violences conjugales et la contrainte.

Les noces organisent davantage qu’une fête

Le début du récit de Ramla la place avec sa sœur Hindou devant leur père, tandis que leur double mariage s’anime dehors. Voitures, musique, louanges et excitation des plus jeunes composent une image publique du bonheur. L’angoisse racontée à la première personne interrompt cette image. Être au centre d’une célébration ne donne pas autorité sur ce qui est célébré. L’écart entre l’apparence d’un événement et son expérience devient une forme de savoir.

Le père répète munyal, la patience, en présentant son devoir comme accompli : les filles ont été élevées et sont confiées aux époux. Les recommandations d’un oncle vont ensuite des pratiques religieuses à la soumission, à la discrétion et au maintien du confort, de l’appétit et de la dignité du mari. La répétition dépasse une opinion individuelle. Un avenir est répété à l’avance, apprenant à une femme à régler sa parole et son attention avant de pouvoir en décrire le coût.

Les larmes des tantes compliquent la séparation entre celles qui imposent et celles qui subissent. Ramla les voit revivre leurs propres noces ; elles participent pourtant à la transmission du rite. Leur peine n’interrompt pas automatiquement leur rôle. La scène ouvre une question plus précise que l’accusation de femmes opprimant d’autres femmes : quelles formes de reconnaissance ou de sécurité reposent sur la poursuite d’un arrangement, même pour celles qui en connaissent la douleur ?

Les recommandations placent également le soin dans une hiérarchie. Nourrir, soutenir et considérer autrui ne sont pas nécessairement des actes oppressifs. Leur signification politique change lorsque le service est associé à l’obéissance et qu’une épouse doit avoir correctement servi avant de pouvoir demander de l’attention. L’accumulation des impératifs fait sentir cette asymétrie. Ce qui ressemble à des conseils d’harmonie domestique charge une personne de maintenir les conditions du confort de toutes les autres.

Trois positions ne donnent pas une réponse unique

Ramla épouse le mari de Safira ; Hindou est contrainte d’épouser son cousin. Safira, déjà épouse, affronte l’arrivée d’une autre. Cet agencement place les femmes différemment, au lieu de leur donner une expérience identique. La peur de perdre une position acquise peut devenir hostilité envers quelqu’un qui maîtrise peu son entrée dans le mariage. Critiquer le pouvoir conjugal ne peut donc s’arrêter à l’autorité masculine, et la rivalité ne prouve pas que toute solidarité entre femmes serait impossible.

Dans son entretien avec Alain Barbanel, Amal relie la difficulté de partir à l’interruption des études, à l’absence de métier et à la dépendance envers un mari ou des parents. Ce sont des conditions matérielles, pas seulement un manque de courage. Son récit de départ et d’écriture ne doit pas devenir une voie exigée de toutes. Une voix fictive peut montrer des possibles contraints sans fournir une procédure universellement sûre pour s’échapper.

Amal refuse aussi de voir son œuvre présentée comme une attaque contre l’islam ou un désir de devenir occidentale. Ce refus importe dans la circulation du livre. Décrire la contrainte dans un milieu particulier n’autorise pas à diagnostiquer tous les foyers musulmans ni à figer une région dans une violence intemporelle. Respecter une culture n’impose pas davantage de renoncer à la critique. Qui interprète religion et coutumes, qui en porte les obligations, et une femme peut-elle contester cette répartition sans être rejetée hors de sa communauté ?

Qui décide de la lisibilité d’une voix ?

L’histoire éditoriale ajoute une autre politique de la voix. Dans son entretien de 2020, Emmanuelle Collas décrit le changement de titre et la réécriture, la réduction de l’oralité et le maintien de termes peuls en notes pour un lectorat occidental. Il s’agit du récit de la révision par l’éditrice, pas d’une preuve de l’interchangeabilité des versions. Une diffusion plus large crée des possibilités, tout en demandant quelles attentes définissent une voix comme suffisamment compréhensible ou littéraire pour circuler.

Le titre invite encore à un renversement. Refuser d’attendre peut passer pour un défaut de caractère quand la patience a déjà été assignée comme devoir. Reconnaître cette injonction n’oblige pourtant pas à transformer les trois femmes en héroïnes sans contradiction ni à confondre chaque narratrice avec l’autrice. La polyphonie permet de comparer positions, blessures et réponses tout en préservant leurs différences. La portée sociale du roman dépend aussi de cette distance entre une vie, une voix et une leçon exemplaire.

Dans son entretien de 2024 avec Anne-Marie Thomazeau, Amal cite Mariama Bâ comme modèle. Une si longue lettre offre une lecture voisine par l’amitié, la reconnaissance conjugale et les possibilités inégales de partir, en conservant la différence du cadre sénégalais et de la forme épistolaire. L’analyse de l’autorité patriarcale déléguée par Heleieth Saffioti apporte une autre comparaison, conceptuelle : des proches peuvent transmettre un ordre sans y occuper des positions identiques. Ces lectures déplacent la question de la patience suffisante d’une femme vers les relations qui permettraient de prendre ses souhaits au sérieux avant que l’endurance ne devienne le prix de l’appartenance.

Réponses des lecteurs

Notes de lecture

Partagez votre lecture ou ajoutez une piste à poursuivre.

Rejoindre la discussion

Réponses

Chargement des commentaires...

Soutenir

Si ce contenu vous a été utile

Soutenir FemRes