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Recoder le genre

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Recoder le genre

Titre originalRecoding Gender: Women's Changing Participation in Computing

AuteurJanet Abbate

Janet Abbate retrace le passage d’une forte participation des femmes au calcul vers une identité professionnelle masculinisée.

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Critique et guide de lecture

Recoding Gender part d’un fait historique capable d’ébranler le sens commun technologique actuel : la programmation n’est pas née masculine, et l’industrie informatique n’a jamais suivi une ligne droite tracée par des génies masculins solitaires. Janet Abbate étudie le travail informatique en Grande-Bretagne et aux États-Unis, de la Seconde Guerre mondiale à la fin du XXe siècle. Si les femmes ont été nombreuses dans la programmation initiale, ce n’est pas parce que les institutions reconnaissaient soudain leur autorité technique, mais parce que cette activité était encore assimilée au secrétariat, au calcul et à l’opération de machines, donc à un travail subalterne. Le matériel était présenté comme la véritable invention ; celles qui transformaient des procédures mathématiques en instructions exécutables devenaient des auxiliaires interchangeables. Le genre ne s’est pas ajouté à la technologie après coup : il a déterminé dès l’origine ce qui comptait comme technique et ce qui méritait une signature.

Les récits consacrés à Bletchley Park et à l’ENIAC sont particulièrement révélateurs. Les femmes chargées du déchiffrement, des calculs balistiques et de la configuration des programmes entraient dans un domaine sans manuel, sans langage de programmation stabilisé ni règles professionnelles. Elles devaient comprendre les machines, diagnostiquer les pannes et inventer les méthodes de travail. Pourtant, le secret militaire, les hiérarchies de l’armée et les commémorations ultérieures ont souvent réduit leur rôle au mot « opératrice ». Abbate ne se contente pas d’ajouter des noms oubliés à une liste. Elle montre comment la mémoire reproduit une hiérarchie du travail : si la créativité revient aux hommes qui conçoivent les machines, tandis que patience, coordination et débogage sont transformés en qualités féminines, le savoir central peut être produit par des femmes tout en restant défini comme propriété masculine.

Après la guerre, l’expansion des emplois de programmation a conduit un temps les entreprises à considérer les femmes comme une main-d’œuvre rapidement formable, le faible salaire constituant souvent un avantage implicite. Cette ouverture n’a jamais été sûre. À mesure que le logiciel prenait de la valeur, le secteur a redessiné ses frontières au moyen de « l’ingénierie logicielle », des diplômes formels, des associations professionnelles et des filières managériales. Un métier accessible depuis les mathématiques, l’expérience administrative ou la formation interne a été réécrit comme une profession exigeant une scolarité continue et une trajectoire masculine. À partir des années 1960, tests d’aptitude, profils psychologiques du programmeur, puis cultures « hacker » et « geek » ont présenté la solitude, la compétition et l’absence de responsabilités de care comme des signes du talent technique. Le recul de la participation féminine ne résulte donc pas d’une perte spontanée d’intérêt, mais de la masculinisation simultanée des qualifications et de la culture au moment où le métier gagnait en prestige.

Abbate ne décrit pas les femmes uniquement comme des exclues. À travers des entretiens avec cinquante-deux pionnières, elle montre comment elles ont transformé les organisations malgré des conditions défavorables. Elsie Shutt et Stephanie Shirley ont fondé des entreprises de logiciel reposant sur la flexibilité et la collaboration à distance, permettant à des femmes ayant des responsabilités familiales de poursuivre un travail hautement qualifié. Dans les universités et les réseaux professionnels, d’autres ont créé des formes de mentorat, d’entraide et de prise de parole publique. Ces exemples ne servent pas à prouver que quelques femmes exceptionnelles peuvent devenir des entrepreneuses à succès. Ils démontrent que la prétendue organisation « normale » du travail technique n’est pas une nécessité technique : horaires, coopération, promotion et partage des connaissances peuvent être conçus autrement.

La méthode de l’histoire orale distingue l’ouvrage des rapports industriels qui se limitent à mesurer des taux de participation. La mémoire peut être sélective ou contradictoire, mais elle restitue ce que les archives officielles consignent rarement : qui devait prendre les notes en réunion, qui devait d’abord prouver qu’elle n’était pas la secrétaire, quelle proposition ne devenait crédible qu’après avoir été répétée par un collègue, et comment la maternité servait de preuve d’un engagement insuffisant. Replacé dans l’histoire des organisations, le « plafond de verre » cesse d’être un obstacle unique au moment d’une promotion. Il devient une infrastructure faite d’attribution des tâches, de reconnaissance par les pairs, de rythme de carrière et de récits qu’une profession produit sur elle-même.

Cette analyse corrige directement les explications contemporaines par le « pipeline ». Si le problème est formulé comme le refus des filles de choisir l’informatique, les solutions se concentrent sur l’encouragement, la confiance et les modèles féminins. L’histoire d’Abbate demande ce qui arrive après l’entrée : quels travaux sont assignés, comment les contributions sont évaluées, qui porte les obligations de care et pourquoi un mode de vie masculinisé passe pour de la passion. Élargir l’accès sans modifier l’évaluation ni le pouvoir revient souvent à envoyer davantage de personnes dans une conduite qui continue de fuir à chaque joint institutionnel.

L’étude possède aussi des limites précises. Elle porte surtout sur l’informatique professionnelle britannique et américaine, et nombre des femmes interrogées ont pu rester dans le secteur et laisser des archives de carrière. La race, la classe, le handicap, les relations coloniales, la fabrication du matériel et l’externalisation mondiale ne reçoivent pas la même attention. L’accent mis sur les pionnières peut conduire à surestimer la résilience individuelle et à sous-estimer la manière dont le statut migratoire, le capital scolaire et le patrimoine familial déterminent qui peut persévérer. Il faut donc lire le livre avec les histoires des femmes noires dans la technologie, les travaux sur l’industrie électronique mondiale et les recherches sur l’annotation contemporaine des données : la féminisation du travail informatique n’a pas toujours disparu, elle s’est souvent déplacée vers des lieux moins payés et moins visibles.

Pour FemRes, la valeur durable de Recoding Gender est de transformer l’inégalité de genre dans la technologie : d’un problème de représentation, elle devient un problème de régime de travail. Le livre permet d’interroger les laboratoires d’IA, les communautés open source, les cursus universitaires et les start-up d’aujourd’hui : quelles tâches sont appelées innovation et lesquelles soutien ; qui peut présenter les longues heures comme une passion et pour qui le care devient un défaut professionnel ; comment les barrières de qualification se déplacent lorsqu’un domaine gagne en capital et en prestige. L’histoire ne prouve pas que les femmes ont autrefois possédé un âge d’or égalitaire de l’informatique. Elle prouve que l’ordre actuel n’est pas naturel. Si une culture professionnelle a déjà été recodée, elle peut encore être réécrite.

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