
Lutte contre les violences sexuelles · Écran
Les Anges portent du blanc
Titre original嘉年华
Dans le film Les Anges portent du blanc, Vivian Qu relie le témoignage de Mia, les réponses familiales divergentes et le soutien limité de l’avocate Hao.
- Réalisateur
- Vivian Qu
- Année
- 2017
- Région
- Chine / France
- Durée
- 107 min
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Les Anges portent du blanc ne cherche pas seulement à désigner un coupable : le film demande ce qui se passe après les violences, qui peut raconter ce qu’elle a vu, quel témoignage sera cru et qui peut transformer le préjudice en objet de négociation. Le récit circule entre Mia, Meng Xiaowen et Xinxin sans les réduire aux rôles interchangeables de « témoin » et de « victime ». Un même événement les place dans des positions différentes selon leur âge, leur famille et leur sécurité économique, avec des risques et des issues inégaux. Dans son étude évaluée par les pairs, Bérénice M. Reynaud souligne que les adultes ne réagissent pas tous de la même façon. Les déclarer tous complices effacerait la différence entre obstruction, compromis et soutien.
Mia travaille de nuit à la réception du motel et voit l’agression sur un écran de surveillance. Elle dispose aussi d’une image susceptible d’étayer son témoignage. Mais détenir une preuve ne signifie pas pouvoir parler sans danger. Adolescente venue travailler loin de sa famille et dépourvue de pièce d’identité valable, elle dépend d’un emploi et d’un logement précaires ; révéler ce qu’elle sait pourrait lui faire perdre ses seuls moyens de subsistance. Son silence n’est donc ni une preuve d’indifférence ni, automatiquement, un geste héroïque de résistance. Il montre que la responsabilité du témoin se joue dans des rapports de pouvoir concrets : Mia peut choisir de parler ou non, mais elle a bien moins de ressources pour en supporter les conséquences que ceux qui contrôlent l’hôtel, le travail et l’autorité publique. Le film déplace la question « Pourquoi n’a-t-elle pas parlé ? » : que doit risquer un témoin avant que la société accepte de l’écouter ?
Xiaowen et Xinxin ne sont pas non plus deux victimes interchangeables. Leurs familles réagissent différemment : l’une tente une négociation privée au nom de l’avenir de la jeune fille, tandis que Xiaowen se heurte au délaissement, au blâme et à une protection insuffisante. Ce contraste ne sert pas seulement à opposer des caractères ; il montre que la « protection » peut être définie par la réputation familiale, les arrangements financiers et les attentes des adultes quant à l’avenir d’une fille. Tandis que les adultes cherchent à rétablir une apparence de normalité, les besoins des jeunes filles — être en sécurité, préserver leur mémoire et prendre part aux décisions — risquent de disparaître à nouveau. Le film ne plaque pas un verdict moral unique sur chacun : il laisse les coûts des choix en apparence raisonnables apparaître.
Le rôle de l’avocate Hao est essentiel. Elle ne participe pas à une dissimulation collective : elle essaie d’aider les filles et apporte à Mia un soutien concret après qu’elle a été blessée. Sa présence contredit l’idée absolue que personne, dans le monde adulte, ne se soucie d’elles, sans pour autant laisser croire qu’une personne bienveillante peut réparer les institutions. Hao peut soutenir Mia, mais ni garantir une résolution judiciaire complète ni supprimer la précarité liée à son identité et à son travail. Parce que sa bienveillance est réelle et limitée, elle ne devient pas un simple ressort de sauvetage. Le soin apporté à autrui est visible, tandis que la responsabilité institutionnelle ne se trouve pas remplacée par la bonté individuelle.
Vivian Qu laisse l’agression hors champ et consacre le temps du récit à ce qui suit : silence, procédures et réactions. Ce choix refuse de transformer le corps des filles en spectacle destiné au regard du public. La retenue, à elle seule, ne garantit toutefois pas une représentation éthique ; tout dépend aussi de la façon dont le film ramène l’attention vers leur situation et leur capacité d’agir. Dans un entretien avec MUBI Notebook, Qu dit vouloir une caméra proche des filles mais non intrusive. L’écran de surveillance et l’image conservée sur un téléphone font de l’acte de regarder une question éthique : une image peut préserver une preuve, elle ne produit pas la justice d’elle-même. Qui la contrôle et qui a le droit de l’interpréter restent des questions traversées par les inégalités entre adultes.
La gigantesque statue de Marilyn Monroe au bord de la mer ressemble à un décor de culture populaire agrandi : l’image d’une femme devient un spectacle public, tandis que les filles cherchent un abri provisoire dans son ombre. On peut aussi faire dialoguer le titre chinois Jia Nian Hua (« carnaval ») et le titre anglais Angels Wear White (« les anges sont vêtus de blanc »). Le premier évoque l’agitation d’une ville qui met en scène la fête ; le second fait surgir la pureté et l’innocence angélique. Aucun des deux ne garantit aux filles la sécurité ou la protection de leur innocence. Cette lecture est une proposition, pas une signification unique imposée à la statue ou aux titres. La critique de Sight and Sound du BFI relève elle aussi le rôle de la statue, des images de surveillance et de la circulation entre les points de vue dans l’ordre visuel de la ville.
La fin n’offre ni révélation au tribunal ni rétablissement accompli en un geste. Le départ de Mia ne signifie pas qu’elle a trouvé une vie stable ; l’avenir des filles n’est pas davantage réglé par la justice ou les promesses des adultes. Cette ouverture refuse de présenter la fuite comme une victoire, sans déclarer pour autant que demander de l’aide est inutile. Elle propose une mesure plus difficile et politique : le courage individuel et le soutien mutuel comptent, mais une sécurité durable exige aussi des institutions dignes de confiance, un accompagnement continu et une justice qui ne fasse pas payer aux filles leur réputation pour les protéger. En laissant l’histoire inachevée, le film interroge l’idée rassurante que tout serait terminé dès que les adultes sont passés à autre chose.
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