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Repenser la sphère publique : Une contribution à la critique de la démocratie réellement existante
Rethinking the Public Sphere: A Contribution to the Critique of Actually Existing Democracy
Cet essai révolutionnaire de 1990 fournit une critique féministe de la théorie de la sphère publique de Habermas. Fraser introduit le concept de 'contre-publics subalternes' pour révéler la nature exclusionnaire de la sphère publique bourgeoise, plaidant pour la nécessité de multiples publics et offrant un nouveau cadre théorique pour comprendre la participation démocratique et la justice sociale.
Résumé
Fraser critique quatre hypothèses centrales de la théorie de la sphère publique de Habermas, soutenant que la sphère publique bourgeoise est construite sur des exclusions systématiques des femmes, des classes laborieuses et des personnes de couleur. Elle propose le concept de 'contre-publics subalternes' — des espaces discursifs alternatifs créés par les groupes marginalisés qui sont cruciaux pour atteindre la démocratie participative.
Notes de recherche
« Repenser la sphère publique : Une contribution à la critique de la démocratie réellement existante » de Nancy Fraser de 1990 représente un tournant critique dans le développement de la théorie critique et féministe. Cet essai non seulement fournit une critique profonde de la conception de Habermas de la sphère publique mais, plus important encore, introduit le concept influent de « contre-publics subalternes », offrant de nouveaux outils théoriques pour comprendre l’inclusion et l’exclusion, la participation et la marginalisation dans la politique démocratique contemporaine.
Le point de départ : La sphère publique de Habermas
Fraser commence avec le classique de 1962 de Habermas « L’espace public ». Habermas décrit l’émergence de la sphère publique bourgeoise dans l’Europe des XVIIe et XVIIIe siècles, l’idéalisant comme un espace de discours rationnel-critique où les personnes privées se réunissent comme public, formant l’opinion publique par le débat rationnel pour surveiller et critiquer le pouvoir de l’État.
Cependant, Fraser souligne que la description de Habermas souffre d’une sérieuse idéalisation. Il confond la forme historique spécifique de la sphère publique bourgeoise avec un modèle universel, ignorant sa nature intrinsèquement exclusive et hiérarchique. Plus important encore, Habermas échoue à reconnaître adéquatement comment le genre, la race et la classe façonnent systématiquement les frontières et le fonctionnement de la sphère publique.
Quatre hypothèses problématiques
Fraser critique systématiquement quatre hypothèses centrales sous-tendant la conception bourgeoise de la sphère publique :
1. Les inégalités sociales peuvent être mises entre parenthèses
La première hypothèse est que les différences de statut social et économique peuvent être « mises entre parenthèses » dans la sphère publique, permettant aux participants de délibérer « comme si » ils étaient égaux. Fraser cite la recherche féministe démontrant qu’une telle mise entre parenthèses est en réalité impossible.
Les protocoles mêmes de délibération incarnent des normes culturelles spécifiques. Par exemple, des styles particuliers d’argumentation rationnelle, les interdictions de l’expression émotionnelle et des modes spécifiques d’usage du langage reflètent les caractéristiques culturelles des groupes dominants (typiquement les hommes blancs de classe moyenne). Les formes d’expression qui ne se conforment pas à ces normes — les styles narratifs des femmes, la franchise de la classe ouvrière, les rhétoriques culturelles minoritaires — sont souvent rejetées comme « irrationnelles » ou « non pertinentes ».
Fraser souligne que la délibération peut servir de masque à la domination. Des procédures superficiellement inclusives peuvent dissimuler des mécanismes profonds d’exclusion. Ce n’est qu’en confrontant et en défiant ces inégalités, plutôt qu’en prétendant qu’elles n’existent pas, qu’une véritable participation démocratique peut être atteinte.
2. Une sphère publique unique est préférable aux multiples publics
La deuxième hypothèse est qu’une sphère publique unique et globale est plus propice à la démocratie que de multiples publics. Habermas s’inquiète que la fragmentation de la sphère publique conduise à une rupture communicationnelle et à l’impossibilité du consensus.
Fraser contre que dans les sociétés stratifiées, les multiples publics promeuvent en fait mieux la parité participative. Une sphère publique unique tend à être contrôlée par les groupes dominants, avec son agenda, ses normes et ses styles discursifs reflétant les intérêts et perspectives de ces groupes. Les groupes marginalisés ont besoin de leurs propres espaces discursifs pour développer des cadres interprétatifs contre-hégémoniques et articuler leurs propres besoins et identités.
L’expérience historique soutient cette vue. Les mouvements féministes, les mouvements ouvriers et les mouvements des droits civiques ont tous développé des discours critiques d’abord au sein de leurs propres contre-publics avant de défier efficacement les sphères publiques dominantes. Sans ces espaces indépendants, les voix des groupes marginalisés sont facilement avalées ou déformées par le discours dominant.
3. Les sphères publiques devraient se concentrer uniquement sur les préoccupations communes
La troisième hypothèse est que la délibération de la sphère publique devrait être limitée aux questions de « préoccupation commune », avec les intérêts et questions privés exclus.
Fraser souligne que la frontière entre « public » et « privé » est elle-même un produit des luttes de pouvoir. Définir certaines questions comme « privées » sert souvent à les exclure de la discussion publique et de l’action politique. Par exemple, la violence domestique a longtemps été considérée comme une « affaire privée », une définition qui protégeait les relations de pouvoir patriarcales de l’examen public.
Le slogan féministe « le personnel est politique » défie précisément cette division public-privé. En amenant des questions supposément « privées » — le travail domestique, la violence sexuelle, les droits reproductifs — dans la discussion publique, les mouvements féministes ont révélé la nature politique et le caractère systématique de ces questions. Fraser soutient que les sphères publiques démocratiques doivent être ouvertes à la discussion de toutes les questions, laissant les participants eux-mêmes décider ce qui est d’intérêt commun.
4. La séparation de la sphère publique et de l’État
La quatrième hypothèse est qu’une sphère publique saine nécessite une séparation claire de l’État, la sphère publique générant l’opinion mais n’exerçant pas directement le pouvoir.
Fraser considère cette séparation stricte ni réaliste ni souhaitable. Premièrement, la distinction entre « publics faibles » (formant seulement l’opinion) et « publics forts » (délibérant et prenant des décisions, comme les parlements) est trop rigide. Deuxièmement, à l’ère de l’État-providence, les frontières entre État et société civile se sont brouillées, avec de nombreux arrangements institutionnels hybrides contenant à la fois des éléments étatiques et de la société civile.
Plus important encore, former simplement une opinion critique est insuffisant. Si la délibération de la sphère publique ne peut pas se traduire en décisions et actions contraignantes, elle reste au niveau de « l’influence » et ne peut pas vraiment changer les relations de pouvoir.
Le concept de contre-publics subalternes
La contribution théorique la plus importante de Fraser est le concept de « contre-publics subalternes ». Ce terme combine le « subalterne » de Gramsci avec le « contre-public » de Felski pour désigner les espaces discursifs parallèles créés par les groupes sociaux subordonnés.
Caractéristiques des contre-publics
Les contre-publics servent des fonctions doubles. D’un côté, ce sont des « espaces de retrait et de regroupement » où les groupes marginalisés peuvent discuter de leurs préoccupations dans leurs propres termes, loin de la surveillance des groupes dominants, développant des identités collectives et la solidarité. De l’autre, ce sont des « terrains d’entraînement » pour des activités d’agitation dirigées vers des publics plus larges.
Des exemples de tels espaces incluent :
- Les groupes de prise de conscience féministes
- Les églises et organisations communautaires noires
- Les pubs et clubs de la classe ouvrière
- Les centres communautaires LGBTQ
- Les associations culturelles d’immigrants
Dans ces espaces, les groupes marginalisés développent leur propre terminologie, récits et cadres interprétatifs. Par exemple, des concepts comme « harcèlement sexuel », « viol par une connaissance » et « double journée » ont été développés au sein de contre-publics féministes avant d’entrer dans le discours dominant.
Créer des contre-discours
La fonction clé des contre-publics est de créer des « contre-discours » — des formes discursives alternatives qui défient les narrations et interprétations dominantes. Ces discours n’expriment pas simplement des points de vue différents mais redéfinissent les problèmes, recadrent les questions et introduisent de nouveaux critères d’évaluation.
Par exemple, quand le discours dominant cadre la pauvreté comme un échec personnel, les contre-publics de la classe ouvrière développent des critiques structurelles comprenant la pauvreté comme le résultat de l’exploitation capitaliste. Quand la médecine dominante pathologise la détresse psychologique des femmes, les contre-publics féministes développent des analyses liant une telle détresse à l’oppression patriarcale.
Circulation et dissémination
Fraser souligne que les contre-publics ne sont pas des enclaves isolées. Leurs discours circulent parmi différents publics, entrant parfois dans les sphères publiques dominantes pour défier et transformer les discours dominants. Ce processus de circulation est un mécanisme crucial du changement social.
Des exemples réussis incluent la redéfinition par le féminisme de la violence de genre, la critique par les mouvements environnementaux des modèles de développement, et les revendications des mouvements indigènes sur les droits fonciers. Ces discours, développés à l’origine dans des contre-publics, sont entrés progressivement et ont transformé le discours public dominant.
Sphères publiques dans les sociétés inégales
L’analyse de Fraser confronte une question clé : Comment les sphères publiques démocratiques peuvent-elles être atteintes dans des sociétés structurellement inégales ? Sa réponse n’implique pas d’hypothèses utopiques sur l’égalité existante mais prend l’inégalité au sérieux et considère des stratégies pour l’aborder.
Délibération qui reconnaît la différence
Fraser préconise un mode de délibération qui reconnaît la différence. Cela ne signifie pas abandonner la discussion rationnelle mais élargir notre compréhension de la raison et de l’argumentation pour accommoder diverses formes d’expression et styles argumentatifs. Cela nécessite :
- Reconnaître divers modes de communication (récit, témoignage, expression émotionnelle)
- Valoriser la connaissance expérientielle et la sagesse pratique
- Maintenir une réflexion critique sur les normes discursives dominantes
- Créer des arrangements institutionnels qui permettent à différentes voix d’être entendues
La nécessité de la réforme structurelle
Fraser reconnaît clairement que changer les procédures délibératives seules est insuffisant. Une véritable parité participative nécessite des changements dans les conditions matérielles — redistribution des ressources économiques, égalité des opportunités éducatives, démocratisation du pouvoir politique. La démocratisation de la sphère publique et la démocratisation socio-économique sont inséparables.
Impact théorique et développement ultérieur
L’essai de Fraser a eu des impacts théoriques et pratiques profonds :
Le tournant dans la théorie démocratique délibérative
L’essai a poussé la théorie démocratique délibérative de la concentration sur les procédures idéales vers l’adresse des inégalités réelles. Le développement théorique ultérieur s’est concentré davantage sur :
- Les relations de pouvoir dans la délibération
- La conception institutionnelle inclusive
- Les interactions parmi de multiples publics
- Les mécanismes pour transformer la délibération en décision
Études des mouvements sociaux
Le concept de « contre-publics » est devenu un outil important pour analyser les mouvements sociaux. Les chercheurs l’utilisent pour comprendre :
- Les processus de formation de l’identité collective
- Le développement des discours de protestation
- La construction de réseaux de mouvement
- Les formes de résistance culturelle
Études des médias et de la communication
À l’ère numérique, le concept de contre-publics gagne une nouvelle pertinence :
- Communautés en ligne comme contre-publics
- Luttes discursives sur les réseaux sociaux
- Le rôle des médias alternatifs
- Fractures numériques et inégalités participatives
Signification contemporaine et défis
Dans le contexte politique actuel, l’analyse de Fraser reste puissamment perspicace :
Polarisation et fragmentation
La polarisation de la sphère publique contemporaine semble valider les points de Fraser sur les multiples publics. Différents groupes ont en effet besoin de leurs propres espaces discursifs. Mais simultanément, comment maintenir un certain degré de dialogue commun tout en reconnaissant la différence reste un défi.
Capitalisme de plateforme
Les grandes plateformes technologiques contrôlent de nombreux espaces discursifs publics, créant de nouvelles formes d’exclusion. Les algorithmes, les politiques de censure et les modèles commerciaux affectent tous qui peut parler, ce qui peut être dit et qui peut être entendu. Comment les contre-publics peuvent-ils maintenir leur autonomie sous le capitalisme de plateforme ?
Sphères publiques transnationales
La mondialisation nous oblige à penser aux sphères publiques au-delà des frontières nationales. Les travaux ultérieurs de Fraser explorent les possibilités et défis des « sphères publiques transnationales », incluant les questions de barrières linguistiques, de différences culturelles et d’asymétries de pouvoir.
Conclusion : Vers une pratique démocratique critique
La valeur durable de « Repenser la sphère publique » réside dans son refus de la simple idéalisation, insistant sur le fait de voir la pratique démocratique d’une perspective critique. Fraser nous rappelle que les sphères publiques ne sont jamais des espaces délibératifs neutres mais des arènes remplies de luttes de pouvoir.
Cela ne signifie pas abandonner les idéaux démocratiques mais reconnaître plus clairement la complexité de leur réalisation. Reconnaître l’inégalité, respecter la différence, soutenir les contre-publics, promouvoir la réforme structurelle — ce ne sont pas des obstacles à la démocratie mais des conditions nécessaires pour faire avancer la démocratie dans les sociétés inégales.
Comme le déclare Fraser, « La clé de la parité participative n’est pas que tout le monde participe à la même sphère publique, mais que tout le monde puisse participer à diverses sphères publiques, y compris ces contre-publics qui peuvent défier efficacement les discours et structures de pouvoir dominants. » Cette vision continue de guider notre pensée et notre pratique vers une vie publique plus inclusive et plus démocratique.
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