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Le trafic des femmes : Notes sur l'« économie politique » du sexe

The Traffic in Women: Notes on the 'Political Economy' of Sex

Cet article propose le concept révolutionnaire du 'système sexe/genre' pour analyser les origines sociales de l'oppression des femmes à travers une synthèse critique du marxisme, de l'anthropologie structurale et de la théorie psychanalytique.

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Résumé

Cet article propose le concept révolutionnaire du 'système sexe/genre' pour analyser les origines sociales de l'oppression des femmes à travers une synthèse critique du marxisme, de l'anthropologie structurale et de la théorie psychanalytique. Rubin soutient que l'oppression des femmes ne peut être expliquée par le capitalisme seul mais doit être comprise comme un système indépendant qui transforme le sexe biologique en genre social. À travers des analyses de la théorie de l'« échange des femmes » de Lévi-Strauss et de la théorie du développement sexuel de Freud, elle révèle comment les systèmes de parenté transforment les femmes en objets d'échange et comment l'hétérosexualité obligatoire devient le mécanisme clé maintenant ce système.

Mots-clésSystème sexe/genreÉchange des femmesParentéHétérosexualité obligatoireÉconomie politique
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Notes de recherche

En 1975, l’anthropologue féministe Gayle Rubin a publié « Le trafic des femmes : Notes sur l’« économie politique » du sexe », un article devenu l’un des textes fondateurs de la théorie féministe et des études de genre. En introduisant le concept du « système sexe/genre », Rubin a non seulement défié les compréhensions féministes marxistes contemporaines de l’oppression des femmes mais a fourni un cadre théorique révolutionnaire pour comprendre les relations entre genre, sexualité et pouvoir. Cet article a marqué la naissance des études de genre comme champ académique indépendant, et son influence perdure à ce jour.

Contexte théorique et motivation d’écriture

Rubin a écrit cet article dans le contexte des dilemmes auxquels faisait face la théorie féministe au début des années 1970. Le féminisme marxiste de l’époque tentait d’expliquer l’oppression des femmes à travers le capitalisme et la lutte des classes, mais cette explication faisait face à des limitations évidentes : l’oppression des femmes existait dans les sociétés précapitalistes et aussi dans les pays socialistes ; la division sexuelle du travail au sein des familles semblait avoir sa propre logique indépendante des modes de production ; et les questions de sexe et de genre ne pouvaient pas être entièrement réduites aux relations économiques.

En tant qu’étudiante de premier cycle à l’Université du Michigan, Rubin a lu largement dans la théorie des sciences sociales et humaines sous la direction de son conseiller Marshall Sahlins. Elle voulait se spécialiser en Études Féminines, mais aucun programme de ce genre n’existait à l’époque. Par conséquent, elle a déclaré un domaine indépendant et est devenue la première diplômée en Études Féminines de l’université en 1972.

L’objectif de Rubin était de développer un cadre théorique qui pourrait expliquer à la fois l’universalité et la spécificité de l’oppression des femmes — un cadre qui pourrait comprendre à la fois son existence transculturelle et analyser ses changements historiques.

Le concept révolutionnaire du système sexe/genre

La contribution centrale de l’article de Rubin est l’introduction du concept de « système sexe/genre ». Elle le définit comme « l’ensemble des arrangements par lesquels une société transforme la sexualité biologique en produits de l’activité humaine, et dans lesquels ces besoins sexuels transformés sont satisfaits ».

La nature révolutionnaire de ce concept réside dans plusieurs aspects :

Distinguer le sexe biologique du genre social : Rubin fut l’une des premières théoriciennes à distinguer systématiquement entre le sexe biologique et le genre social, montrant comment le genre est socialement construit plutôt que biologiquement déterminé.

Au-delà du concept de « patriarcat » : Elle a soutenu que le « patriarcat » comme concept était trop vague et anhistorique pour analyser précisément les mécanismes spécifiques de l’oppression de genre dans différentes sociétés. Le système sexe/genre fournissait des outils analytiques plus précis.

Un système indépendant d’oppression : Rubin a soutenu que le système sexe/genre est relativement indépendant des modes de production économiques. Bien qu’il interagisse avec les systèmes économiques, il a sa propre logique et dynamique.

Historicité et variabilité : Différentes sociétés ont différents systèmes sexe/genre, signifiant que les arrangements de genre sont historiques, variables et donc modifiables.

Lecture critique de Lévi-Strauss

Une partie importante de l’article de Rubin est sa lecture critique de la théorie de la parenté de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss. Lévi-Strauss soutenait que l’échange des femmes est le mécanisme fondamental pour établir les relations de parenté et les alliances sociales.

Rubin note que « l’échange des femmes » est un « concept séduisant et puissant » parce qu’il « place l’oppression des femmes au sein des systèmes sociaux plutôt que de la biologie ». Mais elle analyse aussi de manière critique les implications de ce concept :

Femmes comme dons : Dans les systèmes de parenté, les femmes sont échangées comme dons entre hommes pour établir des liens sociaux. Cela fait des femmes des objets plutôt que des sujets de relations.

Origine de l’asymétrie de genre : Le système d’échange crée une asymétrie de genre fondamentale — les hommes sont les échangeurs, les femmes sont les échangées. Cette asymétrie devient la fondation pour d’autres formes d’inégalité de genre.

Hétérosexualité obligatoire : Pour que le système d’échange fonctionne, la disponibilité sexuelle des femmes aux hommes doit être assurée. Cela conduit à l’institutionnalisation de l’hétérosexualité obligatoire.

Fonction du tabou de l’inceste : Le tabou de l’inceste n’interdit pas seulement certaines relations sexuelles mais, plus important encore, oblige à l’établissement de liens sociaux plus larges, créant des alliances à travers l’échange des femmes.

Relecture féministe de Freud

Une autre partie clé de l’article est une relecture féministe de la théorie psychanalytique de Sigmund Freud. Plutôt que de simplement rejeter la psychanalyse, Rubin l’utilise comme outil pour comprendre comment le système sexe/genre opère au niveau psychologique individuel.

Son analyse inclut plusieurs points clés :

La nature sociale du complexe d’Œdipe : Rubin soutient que le complexe d’Œdipe n’est pas un stade universel du développement psychologique mais un produit de systèmes de parenté spécifiques. C’est le processus de formation des enfants pour répondre aux exigences d’un système sexe/genre spécifique.

Production de l’identité de genre : La psychanalyse montre comment les enfants acquièrent l’identité de genre, comment ils apprennent à devenir « masculin » ou « féminin ». Ce processus est plein de répression, d’interdiction et de coercition.

Répression du potentiel bisexuel : Rubin soutient que tous les enfants ont un potentiel bisexuel, mais le système sexe/genre réprime le désir homosexuel à travers la crise œdipienne, produisant des sujets hétérosexuels « normaux ».

Répression de la sexualité féminine : Dans les systèmes sexe/genre patriarcaux, les filles doivent passer de l’actif au passif, du plaisir clitoridien au vaginal, de la mère au père. Ce processus est plein de traumatisme et de perte.

Marxisme et oppression des femmes

Bien que Rubin critique les explications réductionnistes marxistes de l’oppression des femmes, elle s’appuie également sur les méthodes analytiques marxistes. Elle applique les concepts d’économie politique pour analyser le sexe et le genre :

Production et reproduction : Tout comme Marx a analysé la production de marchandises, Rubin analyse la « production » du genre — comment la société transforme les individus biologiques en sujets genrés.

Analogie à la plus-value : Le travail non payé des femmes dans la famille est similaire à la plus-value créée par les travailleurs, mais cette exploitation a sa spécificité et ne peut pas être simplement réduite à l’exploitation de classe.

Méthode matérialiste historique : Rubin adopte une approche matérialiste historique, comprenant le système sexe/genre comme des relations sociales matérielles historiques plutôt que des idées culturelles abstraites.

Nécessité de la révolution : Tout comme le marxisme appelle au renversement du capitalisme, Rubin appelle au renversement du système sexe/genre existant et à la création de nouveaux arrangements de genre plus égaux.

Contributions théoriques et impact

« Le trafic des femmes » a eu une influence profonde sur de multiples domaines académiques :

Indépendance des études de genre : L’article a aidé à établir les études de genre comme domaine d’étude indépendant avec ses objets de recherche spécifiques et ses cadres théoriques.

Distinction entre sexe et genre : Cette distinction est devenue la fondation pour toute la théorie du genre ultérieure, influençant des théoriciens comme Judith Butler.

Pionnier de l’analyse intersectionnelle : Bien que n’utilisant pas le terme « intersectionnalité », l’analyse de Rubin montrait comment le genre, la sexualité, la parenté et l’économie se constituent mutuellement.

Fondation pour la théorie queer : L’analyse de Rubin de l’hétérosexualité obligatoire et de la répression du potentiel bisexuel a posé les bases pour la théorie queer ultérieure.

Critiques et débats

L’article de Rubin a également suscité d’importantes critiques et débats :

Surdéterminisme : La critique culturelle Laura Kipnis a questionné en 2006 si la psychanalyse employée par Rubin conduisait à une évaluation trop déterministe de la vie des femmes.

Limitations pour l’application historique : L’historienne Joan Wallach Scott a questionné si la psychanalyse pouvait efficacement aider les historiens à interpréter les acteurs historiques, notant que les sujets historiques pourraient vivre leur vie de manières différentes des catégories analytiques.

Questions de spécificité culturelle : Certains critiques soutiennent que l’analyse de Rubin s’appuie trop sur les modèles occidentaux de parenté et de développement psychologique et peut ne pas s’appliquer à toutes les cultures.

Questions d’agentivité : L’article a été critiqué pour avoir trop mis l’accent sur la structure et les systèmes, sous-estimant potentiellement l’agentivité individuelle et la capacité de résistance.

Innovation méthodologique

L’article de Rubin est méthodologiquement innovant :

Synthèse interdisciplinaire : Elle a synthétisé de manière créative le marxisme, l’anthropologie structurale et la psychanalyse, démontrant comment différentes traditions théoriques pouvaient être utilisées pour l’analyse féministe.

Appropriation critique : Plutôt que d’accepter ou de rejeter simplement le travail des théoriciens masculins, elle a relu et transformé de manière critique leurs théories à des fins féministes.

Combinaison de théorie et de politique : L’article n’est pas seulement une analyse académique mais aussi un manifeste politique, montrant comment le travail théorique peut servir la politique de libération.

Innovation conceptuelle : En créant de nouveaux concepts (le système sexe/genre), elle a fourni de nouveaux outils pour la pensée et l’analyse.

Pertinence contemporaine

Près de cinquante ans plus tard, l’analyse de Rubin reste puissamment pertinente :

Droits des personnes transgenres : Le concept du système sexe/genre aide à comprendre la construction sociale du genre, fournissant un soutien théorique aux mouvements pour les droits des personnes transgenres.

Mondialisation et genre : À l’ère de la mondialisation, comprendre comment les systèmes sexe/genre de différentes sociétés interagissent devient encore plus important.

Nouvelles formes de parenté : Avec des développements comme le mariage homosexuel et les technologies de reproduction assistée, l’analyse de Rubin sur la parenté gagne une nouvelle pertinence.

Mouvement #MeToo : L’analyse des femmes échangées comme objets sexuels aide à comprendre la nature systémique de la violence et du harcèlement sexuels contemporains.

Signification politique

L’analyse de Rubin a des implications politiques radicales :

Nécessité d’un changement systémique : Si l’oppression des femmes est enracinée dans le système sexe/genre, ce qui est nécessaire n’est pas une réforme mais un changement systémique.

Importance de la révolution sexuelle : Changer l’organisation sociale du sexe et du genre est une condition nécessaire pour la libération des femmes.

Politique de coalition : Comprendre comment différentes formes d’oppression sexuelle et de genre sont interreliées fournit une fondation pour construire des alliances de libération plus larges.

Imagination utopique : En montrant l’historicité et la variabilité des systèmes existants, l’article ouvre un espace pour imaginer différents arrangements de genre.

Conclusion : La théorie comme outil de libération

« Le trafic des femmes » de Gayle Rubin n’est pas seulement une réalisation académique mais un outil théorique pour la politique de libération. En proposant le concept du système sexe/genre, elle a fourni un cadre analytique puissant pour comprendre et défier l’oppression de genre.

La valeur durable de l’article réside dans le fait de montrer comment un travail théorique rigoureux peut servir la libération politique. En synthétisant de manière critique différentes traditions théoriques, Rubin a créé de nouvelles façons de comprendre, nous permettant de voir que les arrangements de genre apparemment naturels sont en réalité socialement construits, historiques et donc modifiables.

« Le trafic des femmes » nous rappelle que l’oppression des femmes n’est pas un destin biologique ou un accident historique mais le produit de systèmes sociaux spécifiques. Comprendre comment ces systèmes opèrent est la première étape vers leur changement. En ce sens, le travail théorique de Rubin est lui-même une forme de pratique politique, un effort pour atteindre la libération par la compréhension.

Cet article a ouvert une nouvelle ère dans les études de genre, son influence s’étendant bien au-delà du monde académique. Il a fourni des outils théoriques à des générations de féministes et de chercheurs en genre, continuant d’inspirer la poursuite d’arrangements de genre plus justes et plus libres. Comme Rubin l’a démontré, la théorie explique non seulement le monde ; plus important encore, elle peut nous aider à le changer.

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