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Féminisme africain · Commentaire

La Charte des principes féministes pour les féministes africaines

Chapô

Adoptée à Accra en 2006, cette Charte relie l’autonomie corporelle et les droits matériels à la responsabilité des organisations féministes.

FemRes / 23 septembre 2010
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Analyse de l'article

Adoptée en 2006 à Accra, lors du premier Forum féministe africain, la Charte des principes féministes pour les féministes africaines est un texte de mouvement : elle énonce des engagements communs et invite à rendre des comptes collectivement. Le Forum a réuni plus de cent militantes féministes venues d’Afrique et de sa diaspora. La Charte n’est ni une enquête sur l’expérience de toutes les femmes africaines, ni une loi, ni la preuve que ses principes ont été réalisés. Elle se présente comme un horizon à construire et renvoie une question aux pratiques militantes : comment une organisation féministe peut-elle vivre les principes qu’elle défend publiquement ?

Se nommer, c’est revendiquer le droit d’interpréter son expérience

La Charte considère le fait de se nommer féministe comme un acte politique. Face à l’idée que le féminisme serait étranger à l’Afrique, elle situe la pensée et l’organisation féministes dans les histoires et les luttes des femmes africaines elles-mêmes. Cela ne revient pas à postuler un féminisme africain unique et authentique. Le texte insiste au contraire sur la pluralité des identités : les lieux, les générations et les histoires ne se laissent pas réduire à une étiquette. Un nom commun sert à rendre possibles l’analyse et l’action collectives, non à délivrer un certificat d’appartenance.

Cette distinction invite à manier avec précaution le « nous » de la Charte. Un cadre politique continental peut relier des luttes souvent séparées ; pris pour la description d’une population homogène, il risque aussi d’effacer les histoires locales. La solidarité ne prouve pas que toutes vivent les mêmes rapports de pouvoir : elle désigne une pratique politique entre des personnes situées différemment. L’affirmation de la pluralité dans le texte constitue ainsi une limite à respecter lorsqu’on mobilise ce « nous ».

Le patriarcat comme système et comme rapport aux ressources

La Charte ne réduit pas le patriarcat aux préjugés individuels. Elle suit son action dans les institutions et les pratiques politiques, économiques, juridiques, sociales, culturelles, religieuses et militaires, et relie le pouvoir de genre à la classe, à la race, à l’ethnicité, à la religion et aux histoires impériales. Cette approche structurelle déplace la question : il ne s’agit pas seulement de savoir « qui entretient une idée sexiste », mais d’examiner quelles règles, quelles ressources et quelles institutions rendent systématiquement certaines personnes gouvernables, dépendantes ou inaudibles.

Cette analyse ne s’arrête ni aux fonctions publiques ni au droit formel. La Charte associe l’autonomie corporelle — choix reproductifs, avortement, sexualité, identité sexuelle et orientation sexuelle, liberté face aux violences — à la santé, à l’éducation, à l’eau, à l’assainissement, aux moyens de subsistance durables et à la protection sociale. Ce rapprochement refuse deux séparations fréquentes : traiter la liberté corporelle comme une question privée détachée des conditions matérielles, ou considérer les prestations économiques comme suffisantes sans autonomie sur son corps et ses relations intimes. Les droits dépendent des conditions de vie qui permettent de les exercer, mais aussi du pouvoir de participer aux décisions.

Le mouvement doit lui aussi répondre de ses principes

L’un des gestes les plus importants de la Charte consiste à porter la question politique au sein des organisations féministes. Ses sections sur l’éthique individuelle et institutionnelle demandent non seulement ce que les militantes exigent de l’État et de la société, mais aussi comment les mouvements répartissent le travail, l’argent, l’autorité et la parole. Transparence, responsabilité, conditions de travail équitables, congés et protections liés à la maternité, gestion financière rigoureuse et traitement crédible des conflits ne sont pas des détails administratifs. Ils déterminent qui peut participer, quel travail est reconnu et qui supporte le coût de faire vivre un mouvement.

La partie sur le leadership prolonge cette réflexion entre les générations. La Charte valorise l’intégrité et la légitimité au sein du mouvement plutôt que la seule représentation numérique ; elle appelle à transmettre sans paternalisme, à partager le pouvoir et à reconnaître le travail intellectuel et organisationnel des femmes. L’apprentissage mutuel et l’évaluation par les pairs comptent parce qu’une déclaration de valeurs ne suffit pas à produire de la responsabilité. Il faut des pratiques permettant aux personnes concernées de comprendre les décisions, de les contester et de demander réparation lorsqu’un tort est commis.

La Charte n’est donc pas un simple inventaire de revendications. Elle pose un critère interne : les arrangements quotidiens d’une organisation reproduisent-ils les rapports de domination qu’elle dénonce à l’extérieur ? Elle formule des principes et propose des mécanismes ; elle ne démontre pas que toutes les organisations les ont adoptés. Des procédures formelles ne garantissent pas, à elles seules, une vie collective juste. Sans accès réel à l’information, au pouvoir de décision et aux voies de recours, la responsabilité peut se réduire à la production de documents.

Une invitation à poursuivre, pas une carte définitive

L’ampleur de la Charte est à la fois une force et une question ouverte. Des principes communs peuvent soutenir des alliances par-delà les enjeux et les frontières ; l’échelle continentale peut aussi masquer les différences de nationalité, de classe, de handicap, de religion, de sexualité et de contexte politique. Le texte ne résout pas la tension entre un cadre partagé et l’autonomie locale. Son insistance sur la pluralité des identités suggère plutôt de ne pas confondre solidarité et identité commune, et de laisser les différences au cœur de la discussion politique.

Son caractère prospectif importe donc. La Charte propose sa diffusion, sa traduction, la discussion, l’auto-évaluation des organisations et l’examen par les pairs pour maintenir ses principes en pratique. Le récit du Fonds africain de développement des femmes sur le travail de traduction présente celle-ci comme une pratique collective du mouvement, capable de faire circuler des idées politiques entre communautés linguistiques. Mais la diffusion ne garantit, à elle seule, ni l’accès ni le partage du pouvoir : tout dépend aussi de qui participe et de qui décide.

Aujourd’hui, il est plus fécond de lire la Charte comme une invitation située dans un moment historique que comme une liste intemporelle ou une définition unique du féminisme africain. Elle invite à repenser les liens entre liberté corporelle, conditions matérielles, capacité à faire l’histoire et gouvernance des mouvements. Sa question demeure concrète : les organisations féministes peuvent-elles soumettre leur propre répartition du soin, du travail, des ressources et du pouvoir aux principes de libération qu’elles défendent ?

Sources et pistes de lecture

Comment ces principes entrent-ils dans la pratique des organisations ? Le récit de Bisi Adeleye-Fayemi, Birthing a Continental Feminist Movement, revient sur l’organisation à Zanzibar en 2005 puis à Accra en 2006. Sa mémoire de participante donne un contexte concret aux exigences de pouvoir et de responsabilité de la Charte, sans constituer une voix unique pour l’ensemble du mouvement.

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