Histoire des femmes · Commentaire
Réinventer la Cité des Dames : l’art féministe à l’épreuve d’un imaginaire médiéval
Charlotte Cooper-Davis, chercheuse à Oxford, suit la Cité des Dames dans l’installation et la performance contemporaines, et demande quels corps et quelles mémoires peuvent façonner une ville imaginée.
Analyse de l'article
Dans cet article publié par le centre de recherche en humanités TORCH de l’Université d’Oxford, Charlotte Cooper-Davis, spécialiste de littérature française, suit les réinterprétations contemporaines du Livre de la Cité des dames de Christine de Pizan. Il ne s’agit pas de transporter intact un texte médiéval dans le présent, mais d’observer une transformation de forme : Pizan bâtit une cité allégorique en racontant des vies de femmes de l’histoire ; des artistes ultérieures mobilisent installation, objets et corps vivants pour demander qui peut imaginer le monde, construire ses espaces et décider de ce qui mérite d’être retenu. Oxford a publié l’article le 9 juillet 2020 et précise qu’il avait d’abord paru dans The Conversation.
La Cité des dames répond aux discours qui ont régulièrement déprécié les femmes. Cooper-Davis la présente comme une anthologie de femmes historiques, littéraires et bibliques dont les récits réunis contestent la misogynie. Les murs de la cité sont à la fois une allégorie de protection et une structure de savoir : quand des femmes ailleurs omises ou dénigrées sont introduites dans le récit, leur existence devient un matériau de construction. La métaphore ne se réduit pas à une liste prouvant que « les femmes aussi étaient remarquables ». Elle fait de l’écriture un travail collectif de conservation, d’organisation et de présentation des histoires des femmes.
Cooper-Davis suit cette métaphore architecturale à travers plusieurs démarches artistiques. DC: Semiramis de Tai Shani prolonge la cité imaginée par Pizan au moyen de la performance et de la sculpture ; les corps de douze femmes réelles contribuent à former un environnement immersif. Dans les performances filmées, les femmes s’adressent directement à la caméra, alors que les figures de Pizan étaient racontées à la troisième personne. The Dinner Party de Judy Chicago organise l’histoire des femmes autour d’une table plutôt que de remparts, en invitant des figures historiques à prendre place. Le projet City of Ladies de l’architecte Penelope Haralambidou s’attache à un miroir, une règle et un récipient : comment une règle mesure les corps, comment un miroir organise le regard et comment un récipient contient le temps deviennent des questions de conception spatiale. Les archives de l’exposition de la galerie décrivent un projet qui associe images de manuscrits, recherche architecturale, maquettes, objets et film.
Ces œuvres ne se contentent pas d’illustrer un vieux livre : elles modifient ce dont une « cité » est faite. On passe des récits de femmes conservés par l’écrit à des corps qui parlent, bougent et occupent l’espace ; d’une architecture idéale achevée sur la page à des questions de conception portant sur la mesure, le soin, le regard et la vie commune. L’art féministe ne demande donc pas seulement aux institutions existantes d’ajouter des femmes à leurs vitrines. Il éprouve la possibilité de construire autrement la vitrine, la ville et le récit historique.
Publié en juillet 2020, l’article s’ouvre sur l’isolement lié à la pandémie et le rapproche de la solitude choisie par Pizan dans son étude. Cette expérience contemporaine est une entrée rhétorique, non la preuve que les deux situations historiques sont équivalentes. Une autre question mérite d’être posée : des expressions telles que « dimensions féminines » ou « corps féminin » ne risquent-elles pas de rendre l’expérience des femmes singulière et uniforme ? Qui peut se reconnaître dans cette cité imaginée à travers la race, la classe, l’âge, le handicap et le genre ? L’art peut ouvrir un espace politique, mais une cité symbolique ne redistribue pas à elle seule logement, sécurité, accessibilité des rues, infrastructures de soin et travail urbain. Cooper-Davis montre avec force la puissance imaginative de la réinterprétation artistique ; on peut aussi demander quelles expériences deviennent les nouveaux matériaux de construction à travers les médias, les choix curatoriaux et les publics de ces œuvres.
Si la Cité des dames bâtit contre la misogynie en réunissant des histoires de femmes, le livre qui lui fait suite, Le Trésor de la Cité des Dames, s’intéresse à la manière dont les femmes sont appelées à vivre, travailler et gouverner dans le monde concret. Les lire ensemble révèle une tradition préoccupée à la fois par la redécouverte des femmes exclues et par l’organisation des savoirs et des institutions. Mais le traité ultérieur prescrit des conduites selon la hiérarchie médiévale ; il ne se confond pas avec une politique égalitaire contemporaine. Lire Le Trésor de la Cité des Dames, puis retrouver l’article original de TORCH pour les œuvres et leurs légendes.
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