Féminisme numérique · Commentaire
Les violences de genre facilitées par la technologie contre les femmes journalistes en Afrique australe
L’étude régionale de MISA, soutenue par l’UNESCO, documente les expériences et observations de professionnelles des médias face aux violences de genre facilitées par la technologie, tout en explicitant les limites de son échantillon.
Analyse de l'article
Le Media Institute of Southern Africa (MISA), avec le soutien du Programme international pour le développement de la communication (PIDC) de l’UNESCO, a publié en 2024 A Study of Technology-Facilitated Gender-Based Violence in Southern Africa. Cette étude régionale inscrit le harcèlement en ligne, le stalking, le harcèlement sexuel, la diffamation, les discours haineux et d’autres préjudices activés ou amplifiés par le numérique dans les conditions de travail des femmes journalistes et dans la question de la liberté des médias. Son point de départ est essentiel : l’espace numérique n’est pas séparé des rapports de pouvoir sociaux. Les attaques suivent des inégalités de genre préexistantes et peuvent affecter la santé psychologique, la vie professionnelle et la sécurité hors ligne.
Le volet quantitatif repose sur une enquête en ligne menée par MISA en septembre et octobre 2022 dans 11 pays de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC). Elle a recueilli 75 réponses de personnes travaillant dans les médias : 52 femmes, 22 hommes et une personne qui a préféré ne pas préciser son genre. Quatre-vingt-sept pour cent vivaient en ville. Les questions portaient sur les expériences des répondantes et répondants, mais aussi sur le fait de connaître une personne ciblée ou d’avoir été témoin d’attaques contre des femmes journalistes. Cette distinction est importante : certains chiffres réunissent expérience directe, connaissance d’un cas et observation ; ils ne constituent pas des estimations de la prévalence parmi les femmes journalistes.
Le rapport recense des remarques sexuelles non désirées, des menaces de divulgation d’informations privées ou d’images sexuelles, des menaces de violences physiques, le vol de comptes ou de mots de passe, la désinformation visant une personne et les campagnes de dénigrement à grande échelle. Les préjudices ne se limitent pas aux propos vulgaires. Ils peuvent contester la légitimité des femmes journalistes en tant que productrices de savoir et voix publiques. Le temps consacré à leur sécurité, à la défense de leur crédibilité ou à éviter de nouvelles attaques peut les pousser à moins s’exprimer, à quitter des plateformes ou à modifier leurs pratiques de reportage et d’interaction. Les conséquences dépassent alors les personnes ciblées : elles influencent les voix que le public peut entendre et les sujets qui bénéficient d’une couverture durable.
MISA relie la sécurité des médias aux responsabilités institutionnelles régionales. L’étude mentionne la résolution 522 de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples sur la protection des femmes contre les violences numériques, et appelle les gouvernements, les plateformes, les organisations médiatiques, la société civile, le monde universitaire et les journalistes à partager les responsabilités de prévention, de protection, de reddition de comptes et de coopération. Ce cadre est plus complet que le simple conseil de bloquer des comptes ou de renforcer la « résilience numérique » des journalistes : les outils individuels ne couvrent qu’une partie des risques et ne remplacent ni le soutien des rédactions, ni des mécanismes de recours efficaces auprès des plateformes, ni le traitement sérieux des menaces par les autorités.
Il faut lire l’apport de l’étude avec ses limites méthodologiques. Un échantillon en ligne de 75 personnes dans 11 pays, avec une forte concentration urbaine, peut cartographier les préoccupations régionales et servir de point de départ au plaidoyer ; il ne représente pas toutes les femmes journalistes ou la population générale d’Afrique australe, et ne mesure pas un taux global de prévalence. L’enquête date aussi de 2022 et ne décrit pas directement l’évolution rapide des plateformes et de l’IA générative depuis lors. Sa valeur n’est pas de fournir une réponse définitive, mais d’intégrer des expériences régionales à un débat souvent dominé par les données mondiales et de montrer que de futures recherches doivent mieux couvrir les zones rurales, les langues et les métiers des médias. À lire avec The Chilling de l’UNESCO et l’étude ultérieure sur l’ère de l’IA, pour voir comment la même question apparaît à différentes échelles géographiques et institutionnelles.
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