Féminisme numérique · Commentaire
Tipping Point : les violences en ligne à l’ère de l’IA et l’exclusion des femmes de l’espace public
Une étude commandée par ONU Femmes en 2026 examine les violences en ligne contre les défenseuses des droits humains, militantes et journalistes, ainsi que l’IA, les préjudices hors ligne et l’autocensure.
Analyse de l'article
Le rapport Tipping Point: Online Violence Impacts, Manifestations and Redress in the AI Age, commandé par ONU Femmes, envisage les violences en ligne sous l’angle de la participation durable des femmes à la vie publique. Cette enquête internationale, menée au second semestre 2025 en cinq langues, analyse les réponses de plus de 640 défenseuses des droits humains, militantes, journalistes, professionnelles des médias et autres communicantes publiques dans 119 pays. Selon le rapport, 70 % des répondantes avaient subi des violences en ligne dans le cadre de leur travail, 24 % estimaient avoir subi des violences en ligne assistées par l’IA et 41 % reliaient des agressions, abus ou harcèlements hors ligne aux violences en ligne. Ces résultats sont des déclarations de personnes occupant des fonctions publiques particulières, et non des estimations de prévalence parmi les femmes du monde entier.
L’objectif de l’étude n’est pas d’attribuer toute nouvelle forme de préjudice à l’intelligence artificielle, mais d’examiner comment l’IA peut accélérer, amplifier ou transformer des attaques existantes. Elle traite notamment du partage non consenti d’images sexualisées, des deepfakes et autres images manipulées, du harcèlement sexuel en ligne et d’autres violences facilitées par la technologie ; elle montre aussi que les menaces numériques peuvent compromettre la sécurité hors ligne. Dans l’ensemble des répondantes, 24 % ont déclaré avoir subi des violences en ligne assistées par l’IA ; parmi les journalistes et professionnelles des médias, la proportion était de 19 %. Ces chiffres reflètent la compréhension que les répondantes ont de leur expérience. Ils ne signifient pas que l’usage de l’IA générative peut être vérifié indépendamment dans chaque cas. Il ne faut pas non plus laisser l’attention portée aux deepfakes masquer le stalking, les menaces, la divulgation de données personnelles et le harcèlement coordonné qui causent des préjudices sans IA.
Tipping Point prolonge l’étude The Chilling, menée en 2020 par l’UNESCO et le Centre international pour les journalistes (ICFJ), ce qui permet certaines comparaisons. Parmi les femmes journalistes et professionnelles des médias, la part de celles qui disaient s’autocensurer sur les réseaux sociaux à cause des violences en ligne est passée de 30 % dans l’enquête de 2020 à 45 % en 2025. La proportion reliant des préjudices hors ligne aux attaques numériques est passée de 20 % à 42 %. Ces comparaisons sont éclairantes, mais les répondantes, la composition des groupes et les périodes d’enquête ne sont pas identiques ; les écarts ne doivent pas être présentés comme une tendance précisément causée par un seul facteur. Une conclusion plus prudente est que les deux études associent les attaques numériques au retrait de l’expression publique, aux atteintes psychologiques et aux risques hors ligne.
Le rapport indique également que les démarches de recours existent. Dans l’enquête de 2025, 22 % des femmes journalistes ont déclaré avoir signalé des incidents à la police et 14 % avoir engagé une action en justice ; ces proportions dépassaient les 11 % et 8 % rapportés dans l’étude de 2020. Pourtant, une hausse des signalements ne signifie pas que les recours sont efficaces : l’étude relève toujours des réticences policières à enquêter, des réactions culpabilisant les victimes et des lacunes dans la protection juridique. L’analyse ne peut donc se limiter à demander si la personne ciblée a sollicité de l’aide. Elle doit aussi interroger les preuves conservées par les plateformes, la protection des salariées par leurs employeurs, la réponse policière et la capacité du droit à traiter les préjudices transfrontaliers, multiplateformes ou amplifiés par l’IA.
Le « point de bascule » n’est pas une frontière que l’on pourrait fixer précisément à partir d’un seul pourcentage. C’est un avertissement : lorsque les attaques en ligne contraignent durablement les femmes à s’autocensurer, les exposent à des risques hors ligne ou les poussent à quitter des fonctions publiques, les préjudices dépassent leur bien-être individuel et réduisent la diversité des voix que la société peut entendre. Il faut garder ensemble la valeur du rapport et les limites de son échantillon : il fournit des données comparatives sur des personnes exerçant des activités publiques en 2025, sans représenter tous les pays ni toutes les femmes. À lire avec The Chilling et l’étude régionale de MISA en Afrique australe, pour demander comment plateformes, médias, gouvernements et justice peuvent transformer le soutien aux voix des femmes en dispositifs transparents, contestables, multilingues et capables d’apporter des recours effectifs.
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