
Sexisme linguistique · Livres
Ainsi soit-elle
Dans cette polémique féministe populaire de 1975, Benoîte Groult poursuit la misogynie à travers l'effacement historique, la discipline des corps et le pouvoir de la langue, avec des limites d'époque à relire par l'intersectionnalité et la décolonisation.
Critique et guide de lecture
Ainsi soit-elle paraît en 1975, après Mai 68 et l’essor du Mouvement de libération des femmes, au moment où la loi Veil vient d’autoriser l’interruption volontaire de grossesse sous certaines conditions. Benoîte Groult ne propose pas un traité universitaire systématique, mais une polémique en colère destinée au grand public. Le titre féminise le pronom de la formule ainsi soit-il : ce geste minuscule conteste déjà une langue et une histoire où l’homme se présente comme l’être humain universel, tandis que la femme demeure le cas particulier.
Le point de départ est en partie autobiographique. Groult revient sur les années durant lesquelles humiliations, inégalités et attentes étroites envers les femmes lui semblaient relever de l’ordre naturel, jusqu’à ce que le malaise privé devienne lisible comme structure commune. La prise de conscience n’est pas une vertu innée, mais un chemin. Ce choix ouvre le texte à celles qui ne fréquentent pas encore la théorie féministe et révèle l’efficacité première du patriarcat : faire éprouver un dommage institutionnel répété comme une question de caractère, de malchance ou d’échec individuel.
L’autrice traverse ensuite droit, religion, littérature et récit historique pour demander pourquoi les femmes sont constituées en catégorie inférieure, extérieure à l’homme. Elle restitue des actrices oubliées et des généalogies de résistance, tout en raillant les autorités qui effacent les femmes de la création publique puis nomment l’obéissance « nature féminine ». Souvent rangée parmi les féministes de l’égalité, Groult ne se confond ni avec toutes les tendances radicales ni avec les courants psychanalytiques de son époque. Le livre documente ainsi l’hétérogénéité du féminisme français des années 1970 plutôt qu’une doctrine nationale unique.
Le corps forme son terrain politique le plus aigu. Grossesse non désirée, avortement, maternité obligatoire, violences sexuelles et mutilations génitales féminines montrent une société qui sacralise « le corps féminin » tout en retirant aux femmes le pouvoir sur leur corps réel. Groult compte parmi les écrivaines françaises connues qui ont très tôt dénoncé publiquement l’excision, contribuant à sa visibilité. Une relecture actuelle doit pourtant éviter de réduire les femmes non européennes à des victimes muettes ou de substituer un sauvetage européen aux organisations des premières concernées. L’opposition aux violences et la méthode décoloniale doivent être tenues ensemble.
La langue n’est pas un ornement, mais une institution qui distribue la qualité de sujet. Lorsque métiers, titres et positions d’autorité ne disposent que d’une forme masculine, l’expérience des hommes peut se faire passer pour neutre et celle des femmes pour exception. Groult présidera plus tard une commission française sur la féminisation des noms de métiers, prolongeant ce souci dans l’action publique. L’enjeu durable n’est cependant pas de fabriquer mécaniquement un double pour chaque mot : il est de savoir qui peut se nommer dans son propre genre et qui doit emprunter le masculin pour paraître légitime.
Le livre doit sa diffusion à son humour caustique, à l’accumulation d’exemples et à une émotion jamais excusée. La colère n’y est pas un biais à supprimer, mais le signe qu’une domination devient perceptible ; les questions et les traits d’esprit font sortir l’analyse de l’université. La réception médiatique a néanmoins opposé Groult, présentée comme une « bonne féministe » modérée et consommable, aux militantes plus radicales du MLF. Cette histoire rappelle comment la culture dominante choisit une représentante acceptable pour masquer les désaccords productifs et le travail collectif d’un mouvement.
Les limites sont tout aussi instructives. La catégorie singulière de « femme » comprime souvent classe, race, statut colonial, handicap et diversité de genre, loin des exigences de l’analyse intersectionnelle ultérieure ; des historiennes et historiens ont aussi contesté certaines généralisations sur la condition des femmes au Moyen Âge. Quelques passages organisent la violence corporelle par l’effet de choc, au risque de retirer une nouvelle fois leur agentivité aux personnes décrites. Ce texte ne saurait définir à lui seul le féminisme français ni remplacer les critiques féministes noires, migrantes, queer et trans.
La lecture la plus féconde le traite comme une intervention publique datée de 1975. Il faut suivre le passage de l’expérience privée à la critique institutionnelle, puis le confronter au Deuxième Sexe, aux textes collectifs du MLF et aux pensées intersectionnelles et décoloniales venues ensuite. On comprend alors pourquoi tant de lectrices ont pu nommer pour la première fois l’inégalité de leur vie sans confondre portée historique et complétude théorique. Une société qui permet aux femmes d’entrer dans la langue, les institutions et les normes corporelles existantes, mais non d’en réécrire les règles, a-t-elle vraiment produit l’égalité ?
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