
Études féministes de la sécurité · Livres
Genrer le conflit mondial
Titre originalGendering Global Conflict
Laura Sjoberg soutient que le genre et la subordination de genre sont centraux dans la production, la conduite et l’interprétation des conflits mondiaux.
Critique et guide de lecture
L’ambition de Laura Sjoberg dans Gendering Global Conflict dépasse l’ajout des femmes aux études de guerre : elle veut reconstruire la théorie de la guerre elle-même. Quand les relations internationales imaginent des États autonomes, rationnels et concurrents en laissant foyer, émotion et corps hors champ, leur modèle apparemment neutre suppose déjà un sujet politique masculinisé. Le livre confronte réalisme, libéralisme, constructivisme et autres approches pour montrer que le genre n’est pas une variable ajoutée après l’explication ; il détermine ce qui peut compter comme guerre ou sécurité.
L’argument circule entre système international, États, organisations infranationales et individus. Sjoberg suit la manière dont les inégalités structurelles façonnent la menace et dont l’État performe une masculinité de protection, d’honneur et de fermeté. L’État prétendument unitaire dépend du travail reproductif du foyer, de la discipline professionnelle, du contrôle racialisé des frontières et d’émotions déclarées inférieures. Chambre, bureau et relations de care ne sont pas des métaphores : ce sont des lieux matériels qui rendent possibles armées, économies et décisions.
Ce cadre transforme aussi la stratégie et la tactique. Protéger « les femmes et les enfants » peut mobiliser une guerre tout en excluant les personnes qui ne correspondent pas à cette image. Ciblage civil, violence sexuelle, recrutement, logistique et évacuation ne sont jamais purement techniques : ils reposent sur la valeur attribuée aux vies et aux corps exposables. Le livre ne prétend pas que le genre agit partout de façon identique ; il exige que toute causalité nomme son mécanisme genré plutôt que de le cacher sous la culture ou la nécessité militaire.
La guerre reflète un ordre de genre et le refabrique. Soldat, mère, réfugié, héros et victime sont redistribués durant le conflit, puis intégrés à la citoyenneté d’après-guerre, à la reconnaissance des traumatismes et aux ressources. Plus abstrait et ambitieux que l’introduction de Sjoberg au genre et à la guerre, ce livre ne juxtapose pas des thèmes : il demande si les théories de la guerre tiennent encore lorsqu’on retire le genre. Très souvent, elles ne tiennent plus.
Cette ambition comporte des risques. La théorie à plusieurs niveaux peut aplanir les histoires coloniales et les différences régionales ; certaines formulations demeurent binaires. Empire, capitalisme racial, vies queer et trans, handicap et destruction écologique exigent d’autres travaux. Il faut donc employer la « genrisation » comme un test plutôt qu’une réponse universelle : qui apparaît comme sujet politique, quel travail disparaît, pourquoi l’émotion est-elle dévalorisée, et quelles vies une théorie doit-elle exclure pour présenter la guerre comme choix rationnel ?
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