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Comment ne rien faire : Résister à l'économie de l'attention

Critique culturelle · Livres

Comment ne rien faire : Résister à l'économie de l'attention

Titre originalHow to Do Nothing: Resisting the Attention Economy

AuteurJenny Odell

Un guide profond et philosophique pour se réapproprier notre attention à une époque où notre concentration est marchandisée et où l'efficacité est considérée comme la valeur ultime. Odell explore comment 'ne rien faire' peut être un acte radical de résistance, menant à des liens plus profonds avec nos environnements locaux, nos communautés et nous-mêmes.

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Critique et guide de lecture

Publié en 2019, « Comment ne rien faire : Résister à l’économie de l’attention » de Jenny Odell est une méditation profonde et opportune sur la reconquête de la « souveraineté de l’attention » dans un monde numérique de plus en plus bruyant et fragmenté. Artiste et éducatrice, Odell soutient que notre attention a été systématiquement marchandisée par les entreprises technologiques, nous enfermant dans une logique de productivité constante et d’efficacité implacable. Selon elle, « ne rien faire » n’est pas un acte de paresse ou un repli sur le nihilisme ; c’est plutôt une action politique radicale — un refus de participer à un système qui exige notre engagement constant, et une redirection délibérée de notre conscience vers des choses qui ne peuvent être optimisées ou monétisées.

Le parcours d’Odell en tant qu’artiste à l’Université de Stanford lui permet d’aborder le sujet avec une sensibilité unique qui différencie le livre des guides typiques d’auto-assistance ou de désintoxication numérique. Elle entremêle des perspectives issues du capitalisme, de l’écologie, de l’histoire de l’art et de la philosophie classique pour démontrer comment notre conscience a été coupée de notre environnement physique et réduite à des points de données. Le cœur de sa critique porte sur « l’économie de l’attention », où les plateformes sont conçues pour capter nos intérêts et les vendre aux annonceurs, érodant par la même occasion notre liberté mentale. Ce système nous oblige à toujours contribuer, exprimer ou performer, éliminant de fait le temps « improductif » passé dans le silence, la contemplation ou l’interaction sans but.

Comme mode de résistance primaire, Odell préconise le « biorégionalisme » — la pratique consistant à porter son attention sur l’écosystème spécifique et tangible dans lequel on vit réellement. En observant les oiseaux, les arbres, les montagnes et les voisins de notre voisinage immédiat, nous entamons le processus de récupération de soi. Les propres expériences d’Odell, observant une roseraie locale ou apprenant les cris des oiseaux du quartier, servent d’exemples puissants de la façon dont nous avons été formés à ignorer ce qui se trouve juste à côté de nous. Apprendre l’écologie locale nous rappelle que nous faisons partie d’un vaste et complexe réseau de vie, offrant un sentiment d’appartenance qui nous libère de la validation superficielle des mesures numériques.

Le livre établit également des liens vitaux entre le « droit de ne rien faire » et les histoires du féminisme et des mouvements ouvriers. Odell fait référence à des grèves historiques et à des actes organisés de non-conformité pour montrer comment les refus collectifs de travailler ou de réagir ont historiquement conduit à des changements politiques significatifs. Influencée par des penseuses féministes comme Donna Haraway et bell hooks, elle réévalue la valeur inhérente du soin, de la connexion et du simple « être ». Se réapproprier son attention pour soi-même est décrit comme une affirmation de l’autonomie corporelle — un moyen de reprendre son temps et sa présence physique à la logique externe du capital.

Odell se méfie notamment des tendances contemporaines à la « pleine conscience » ou au « bien-être » qui reconditionnent la relaxation comme un outil pour améliorer la productivité. Elle soutient que se reposer uniquement pour travailler plus efficacement ne sert qu’à maintenir les individus comme des rouages dans la même machine. Au lieu de cela, elle encourage à passer du temps sur « l’invendable », le « non marchandisé » et la « joie sans but ». Cela crée une marge nécessaire pour imaginer de nouvelles façons de vivre qui existent en dehors de la logique du profit.

L’importance de l’activisme communautaire est un autre thème clé de l’œuvre d’Odell. Elle suggère que le véritable changement social et politique ne naît pas des débats bruyants en ligne, mais du travail lent et régulier d’entraide et des conversations quotidiennes avec les voisins. Lorsque notre attention est perpétuellement dispersée, nous perdons la capacité de remarquer les besoins des autres ou de construire des relations de confiance à long terme. Ancrer notre attention dans l’ici et le maintenant et s’immerger dans le processus parfois désordonné de l’interaction humaine est un acte fondateur de guérison pour une société divisée.

En outre, Odell redéfinit le rôle de l’art comme une forme d’« entraînement à l’attention ». En présentant des œuvres d’art conceptuel et des enregistrements de terrain, elle montre comment les artistes se concentrent depuis longtemps sur ce qui est « négligé » pour élargir la perception humaine. Voir le monde avec un regard neuf, c’est supprimer les filtres des notions préconçues et voir ce qui est réellement là. À une époque de fausses nouvelles et de propagande, cela est présenté comme une capacité cognitive cruciale pour discerner la vérité.

Il est important de noter que « Comment ne rien faire » n’est pas un rejet complet de la technologie. Odell critique la conception addictive et diviseuse des interfaces modernes mais cherche des moyens d’utiliser la technologie comme un outil pour accéder à la profondeur du monde. Par exemple, utiliser une application pour identifier le chant des oiseaux locaux est une utilisation positive de la technologie qui élargit plutôt qu’elle ne diminue l’attention. Le facteur critique est l’agence — utiliser la technologie pour réaliser nos propres valeurs plutôt que de laisser la technologie dicter notre comportement.

Du point de vue de la santé mentale, le livre sert d’antidote à la culture du « toujours connecté » qui conduit à la fatigue chronique et à l’épuisement professionnel. Odell souligne que le déluge constant de notifications et d’informations agit comme un profond facteur de stress biologique. Choisir de se déconnecter et de simplement observer un paysage ou de s’asseoir tranquillement est présenté à la fois comme un luxe ultime et une nécessité vitale pour la survie. Son ton est doux mais porte un courant sous-jacent de colère farouche contre le système actuel et un amour profond pour un rythme de vie plus humaniste.

En fin de compte, « Comment ne rien faire » est un manifeste sur la façon dont nous devrions nous rapporter à nous-mêmes et au monde qui nous entoure. Odell soutient que la reconquête de notre attention est essentielle non seulement pour le bien-être personnel, mais aussi comme une étape fondamentale dans la défense de notre écologie et de notre démocratie. Nous ne sommes pas des entités passives attendant d’être cliquées ; nous sommes des êtres actifs et conscients capables de remarquer la beauté et la complexité de ce monde et d’y répondre avec responsabilité. Par l’acte de ne rien faire, nous nous réapproprions notre capacité à déterminer le sens de nos propres vies.

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