
Art féministe · Livres
Night of a Thousand Hells
Titre originalMalam Seribu Jahanam
Le roman gothique indonésien d’Intan Paramaditha interroge la sororité, le soin et la migration : quel travail rend possibles la liberté et le récit d’une autre femme ?
Critique et guide de lecture
Quand une femme échappe au rôle qui lui a été assigné, une autre peut devoir continuer à occuper cette place. Night of a Thousand Hells, d’Intan Paramaditha, installe cette relation inconfortable dans une histoire familiale traversée par le soin, la migration, la foi et la violence. Le récit de l’éditeur commence par l’attentat-suicide de la plus jeune sœur et la confrontation des survivantes avec l’histoire cachée de leur famille. La question féministe n’est pas de choisir la sœur qui représente la liberté, mais de comprendre comment leurs possibilités inégales se sont constituées ensemble, et qui reste hors du cadre du récit d’émancipation.
L’original indonésien, Malam Seribu Jahanam, a paru en 2023, comme le confirme l’autrice dans son entretien avec Black Warrior Review. L’édition présentée ici est la traduction anglaise américaine publiée par Europa Editions le 6 octobre 2026 : 384 pages, ISBN 9798889662129. Stephen J. Epstein et Tiffany Tsao en sont les traducteurs ; la notice de la National Book Foundation les nomme tous deux. L’anglais appartient à cette édition, tandis que la langue originale de l’œuvre reste l’indonésien.
La liberté a un foyer derrière elle
L’extrait officiel publié par Wasafiri met les déplacements de Maya à côté des responsabilités de soin de Mutiara. L’autonomie apparaît moins comme une propriété individuelle que comme une répartition du temps, des obligations et des permissions. Partir peut constituer un refus nécessaire de l’enfermement tout en dépendant du maintien d’une autre personne dans la disponibilité. Ces deux jugements ne s’annulent pas.
Cette lecture refuse de séparer la migrante supposément libérée de la femme restée sur place, prétendument en retard. Rester ne prouve pas le consentement à la subordination ; partir n’efface pas toute responsabilité. Si les besoins du foyer demeurent tandis qu’une personne gagne en mobilité, une autre doit combler le vide. La sororité devient matériellement difficile lorsque les femmes héritent de parts différentes du travail qui la fait vivre.
Une archive familiale est aussi une invention
Dans l’extrait, Maya prend la photographie de sa grand-mère comme point de départ de son écriture. Ce petit objet pose une question qui dépasse le souvenir : qui peut transformer une trace en récit public ? Conserver l’image d’une femme ne conserve pas automatiquement ses désirs. La photographie atteste une présence ; le récit construit autour d’elle choisit des motifs, des relations et des possibilités.
La première personne de Maya rend ce choix visible. L’héritage imaginatif d’une petite-fille peut contester une généalogie organisée autour de l’autorité masculine, mais l’affection ne procure pas un savoir illimité. La tension féconde se situe entre retrouver une vie et revendiquer le droit de parler pour elle. Lire la distance entre image, mémoire et invention évite de réduire la grand-mère à une ancêtre chargée d’autoriser la liberté de la narratrice.
La parenté gothique trouble le récit de réussite
Le croisement de l’histoire domestique, du folklore indonésien et des récits islamiques, décrit par l’autrice et l’éditeur, refuse d’isoler la violence politique de la vie familiale ordinaire. Le gothique permet à ce qu’un foyer respectable exclut de perturber le récit qu’il fait de lui-même. La honte, la dette et les obligations inachevées deviennent des pistes de lecture, plutôt que des raisons de traiter le surnaturel comme un décor exotique.
La capacité d’agir d’une femme ne garantit pas non plus un acte émancipateur. La violence initiale rend cette distinction incontournable. Examiner les conditions d’un choix destructeur n’excuse pas le mal causé et ne réduit pas les femmes à des réceptacles passifs des croyances d’autrui. Une lecture féministe peut maintenir la responsabilité tout en demandant pourquoi les récits familiaux respectables ne reconnaissent certaines formes d’action féminine qu’à la catastrophe.
À qui profite le récit d’une fuite ?
Dans l’entretien avec Black Warrior Review, Paramaditha distingue l’œuvre politique individuelle de l’effort collectif nécessaire à l’activisme. Cette différence offre une limite utile : une voix féminine convaincante ne répare pas à elle seule les conditions qui empêchent d’autres femmes d’être entendues. Visibilité littéraire et redistribution collective sont deux accomplissements distincts.
Suivre qui voyage, qui dispose de temps pour écrire, qui entretient le foyer et qui peut contester sa version du passé donne une direction à la lecture. Hood Feminism constitue un rapprochement pertinent : sa critique d’un féminisme qui néglige les besoins matériels permet d’éprouver la promesse de la fuite individuelle. Au lieu d’exiger des sœurs une même destination, demandons ce qui devrait changer pour que leurs choix cessent de prélever inégalement sur leurs vies respectives.
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