
Féminisme latino-américain · Livres
La force du témoignage : contre le féminicide
Une théorie féministe décoloniale du témoignage qui suit des mères militantes, des artistes, des cinéastes, des tribunaux et des communautés qui résistent à la violence féminicide au Mexique.
Critique et guide de lecture
Rosa-Linda Fregoso se demande ce que le témoignage peut faire lorsque les institutions chargées de reconnaître la violence sont elles-mêmes impliquées dans l’impunité. En s’intéressant au mouvement contre-féminicide au Mexique, elle rejette l’image du témoin comme un individu détaché qui se contente de rapporter les faits au tribunal. Le témoignage devient collectif, relationnel et politique : une pratique visant à préserver des vies et des revendications que les archives officielles effaceraient autrement.
Le livre suit des mères militantes qui portent la mémoire de leurs filles assassinées et disparues, des témoins experts dans des affaires judiciaires, des artistes et des cinéastes qui construisent des contre-archives et des communautés qui rendent publiquement leur chagrin conséquent. Fregoso inclut également sa propre position d’érudite, d’activiste, de citoyenne et de survivante. Cette réflexivité est importante car elle refuse la fiction selon laquelle la recherche sur la violence peut être éthiquement neutre ou épargnée par des relations de regard inégales.
Son analyse relie la misogynie intime à un ordre nécropolitique plus large : abandon de l’État, capitalisme racial, conquête coloniale, régimes frontaliers et institutions qui répartissent la vulnérabilité. «Contra féminicide» désigne donc bien plus que l’opposition aux assassinats individuels. Il décrit des pratiques qui remettent en question les conditions sociales dans lesquelles les personnes féminisées et racialisées sont rendues jetables et leurs familles sont forcées de devenir enquêteurs.
Fregoso est particulièrement attentif au double tranchant de l’art. Les images et les témoignages peuvent mobiliser la solidarité et contester le déni, mais ils peuvent aussi transformer les femmes mortes en spectacles circulant sans fin. Le témoignage éthique requiert présence, responsabilité et attention aux souhaits et au travail politique des survivants et de leurs proches. Il est demandé au spectateur non seulement de ressentir, mais d’entrer dans une relation de responsabilité.
Ce livre approfondit le cadre développé dans les études antérieures sur le féminicide en centrant le travail de réponse plutôt que seulement la machinerie de la mort. Il est exigeant mais très utile pour les lecteurs travaillant dans les domaines de la théorie féministe, de la culture visuelle, du droit, des études sur la mémoire et de l’organisation anti-violence. La question qui se pose en permanence n’est pas de savoir si nous avons vu suffisamment de preuves, mais quelles formes d’action collective notre observation nous oblige.
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