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Histoire des femmes · Commentaire

Le premier récit d’esclavage d’une femme : The History of Mary Prince

Chapô

À partir du témoignage de Mary Prince publié en 1831, Sara Penn examine comment les catégories de genre, l’écriture collaborative et les lacunes des archives déterminent qui peut être lu.

FemRes / 3 juillet 2020
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Analyse de l'article

L’article de Sara Penn, « The First Slave Narrative by a Woman: “The History of Mary Prince, A West Indian Slave” », a paru en 2020 dans la série du Women’s Print History Project (WPHP) consacrée à l’histoire de l’imprimé des femmes noires et des abolitionnistes. Son intérêt ne tient pas seulement à la restitution d’une vie souvent marginalisée par les histoires littéraires. Penn demande comment un livre devient lisible dans une base de données : lorsqu’il est classé comme écrit politique, attribué à une personne ou entouré de lacunes biographiques, quel savoir entre dans le récit historique, et que nous apprend à voir cette notice ? Le « premier » du titre doit être compris dans le contexte de l’histoire de l’imprimé britannique, et non comme un classement universel des témoignages de femmes noires à travers les lieux et les traditions. Dans le cas de Mary Prince, le catalogage n’est pas un travail administratif extérieur au texte ; il fait partie des conditions de son entrée dans la mémoire publique.

Le WPHP classe l’History of Mary Prince, publié en 1831, comme « écrit politique », car l’ouvrage a servi à dénoncer l’esclavage et à défendre son abolition. Penn montre aussi qu’on peut le lire comme mémoire, récit historique ou témoignage juridique selon la question posée. Chaque catégorie déplace l’attention : « écrit politique » souligne l’intervention dans le débat public ; « mémoire » invite à suivre une vie racontée de l’intérieur ; « juridique » fait apparaître les conflits autour de la preuve, de la crédibilité et de la capacité à témoigner. Si une base de données n’affiche qu’une seule catégorie, un choix éditorial peut passer pour la forme naturelle et unique de l’œuvre. La bibliographie féministe ne rend pas le classement neutre : elle en explicite les raisons, les limites et les ambiguïtés persistantes.

Cette réflexion est particulièrement importante pour l’attribution de l’autrice. Le sous-titre de la première édition précise que l’histoire est « racontée par elle-même », mais sa publication n’est pas le geste isolé d’une personne qui aurait simplement pris la plume. Prince raconte son expérience ; Susanna Strickland la recueille et travaille le texte ; Thomas Pringle en construit le cadre éditorial et agence des témoignages et d’autres éléments paratextuels. Le même volume comprend également le récit d’Asa-Asa. Parler d’une transcription intacte et mot à mot effacerait le rôle des personnes qui ont façonné sa forme imprimée. Mais transférer l’autorité d’autrice aux abolitionnistes blancs au motif qu’ils ont recueilli et édité les paroles retirerait une nouvelle fois à Prince le pouvoir de raconter. Penn s’appuie sur les notices de contributeurs du WPHP pour proposer une autre voie : reconnaître Prince comme autrice du récit de sa vie tout en nommant le travail de la transcriptrice, des éditeurs et du paratexte. Être autrice ne suppose pas d’avoir matériellement écrit chaque mot sur la page ; reconnaître l’autrice d’un récit oral ne fait toutefois pas disparaître la médiation.

La voix à la première personne de Prince n’est donc ni un enregistrement transparent sans intermédiaire, ni un personnage inventé par les éditeurs. Sa force vient de ses affirmations concrètes sur le corps, le travail, la famille, le mariage et la liberté ; sa forme imprimée a aussi été façonnée par la stratégie abolitionniste, les attentes des lecteurs en matière de crédibilité et les décisions éditoriales qui ont organisé les matériaux. Une lecture attentive maintient ensemble deux questions : quelle expérience Prince voulait-elle faire entrer dans l’espace public, et par quels moyens les éditeurs ont-ils invité le lectorat britannique à croire son récit ou à le mettre en doute ? Elles sont liées, mais ne se résument pas à l’idée que l’édition rend le témoignage suspect. L’analyse du WPHP rend visibles les conditions de collaboration sans autoriser à réduire l’expérience de Prince à la représentation d’autrui.

Penn s’intéresse aussi à ce que les archives ne peuvent fournir. La date de naissance de Prince est estimée ; les documents sur ses dernières années et sa mort sont incomplets. L’article relie cette rareté à un système qui traitait les personnes réduites en esclavage comme des biens plutôt que comme des sujets dont la vie privée méritait d’être documentée de façon suivie. Une donnée manquante n’invite pas à remplir le vide par conjecture et ne prouve pas que Prince ait été dépourvue de jugement, de relations ou de pouvoir d’agir. Les chercheurs peuvent réunir des traces limitées à partir des éditions, des tribunaux, des Églises et des archives locales ; chaque inférence doit toutefois indiquer sa source et son degré d’incertitude. Les données consultables posent ainsi une question féministe : quels noms, travaux et liens deviennent des champs dans un catalogue, et qui n’apparaît que brièvement dans les documents d’autrui ? Quels faits peut-on vérifier, et quels silences faut-il laisser reconnus comme tels ?

Le WPHP ne se contente pas de transférer un ancien catalogue sur écran. Il distingue les éditions et les rôles des contributeurs — autrices, éditrices, imprimeuses, libraires — et explique comment ses notices sont vérifiées. Sa méthode rappelle aux lectrices et lecteurs de FemRes qu’une archive numérique n’est pas l’histoire elle-même : c’est un seuil de lecture construit à partir de champs de recherche, de catégories et de règles de preuve. Si ce seuil facilite uniquement la recherche des autrices déjà célèbres, le travail des femmes dans l’édition, la transcription et la circulation des textes reste invisible. Si l’on transforme chaque déduction en fait pour combler les lacunes, la base de données produit de nouvelles erreurs. La bibliographie féministe doit donc accomplir ces deux tâches à la fois : élargir la visibilité et préserver l’incertitude.

Commencez par le guide FemRes consacré à The History of Mary Prince, puis consultez la page Project Gutenberg de l’édition de 1831 pour lire le récit avec ses textes éditoriaux. Le guide de lecture de Ros Ballaster, à la Faculté d’anglais d’Oxford, propose d’autres questions, notamment sur le corps comme témoignage et sur la contradiction entre la liberté de Prince en Angleterre et son asservissement à Antigua. On peut également rapprocher l’article de Penn sur le site du WPHP de la méthodologie du projet : le premier interprète une notice particulière ; la seconde expose les choix d’une base de données féministe consacrée à l’histoire de l’imprimé. Ensemble, ces lectures montrent comment le récit de Prince continue d’entrer dans l’histoire par la parole, l’édition, la publication, le classement et ses lectures ultérieures.

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