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Une libératrice oubliée : la vie et la lutte de Savitribai Phule

Caste et genre · Livres

Une libératrice oubliée : la vie et la lutte de Savitribai Phule

Titre originalA Forgotten Liberator: The Life and Struggle of Savitribai Phule

AuteurBraj Ranjan Mani and Pamela Sardar

À travers biographies, lettres, poèmes et textes d’élèves, ce recueil reconstruit la pédagogie anticaste de Savitribai Phule et interroge son effacement des histoires nationales et féministes.

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Critique et guide de lecture

A Forgotten Liberator ne se contente pas d’ériger Savitribai Phule en héroïne solitaire à commémorer. Par des essais biographiques, trois lettres à Jotiba Phule, des poèmes, des photographies, une chronologie et un texte d’élève, le recueil reconstitue le monde intellectuel des luttes anticastistes dans l’Inde occidentale du XIXe siècle. Le mot « oubliée » nomme une sélection historique : comment une penseuse reliant l’éducation des femmes à l’émancipation shudra et dalit, à la survie des veuves et à la justice paysanne a-t-elle pu rester marginale dans une histoire nationale dominée par les castes supérieures comme dans un féminisme centré sur l’Occident ?

Savitribai et Jotiba ouvrent une école pour filles à Pune en 1848, mais le titre de « première enseignante » ne fut jamais un honneur sans conflit. Donner accès à l’écrit aux filles, surtout celles des castes opprimées, menaçait le monopole brahmane du savoir, la famille patriarcale et l’ordre reproduit par le mariage des enfants. Les insultes et immondices jetées sur Savitribai lorsqu’elle se rendait en classe sont devenues emblématiques ; plus fondamentale est sa conception de l’éducation, non comme ascension individuelle dans une hiérarchie intacte, mais comme capacité collective à identifier les structures, à s’organiser et à refuser le destin assigné.

L’un des documents les plus puissants est la dénonciation des conditions imposées aux communautés Mang et Mahar par Mukta Salve, élève d’une école Phule. Placer l’analyse d’une jeune Dalit à côté des vies des réformateurs renverse le récit de bienfaiteurs instruisant des bénéficiaires passifs. L’école produit des sujets capables d’analyser l’autorité religieuse, l’exploitation du travail et l’humiliation organisée. La poésie de Savitribai présente elle aussi l’apprentissage comme éveil et révolte : elle n’est pas l’assistante exécutant le programme de son mari, mais une autrice formulant une éthique anticaste de l’éducation.

Ses lettres montrent comment les principes politiques traversent la parenté et les décisions quotidiennes. Elle défend un couple intercastes menacé de violence d’honneur et crée avec Jotiba des soutiens pour les veuves, les mères célibataires et les nourrissons menacés de mort. La caste apparaît comme plus qu’un classement social : elle reproduit ses frontières en contrôlant mariage, sexualité, procréation et héritage des femmes. La politique anticaste doit donc être féministe, tandis qu’une éducation qui laisse intacts discipline matrimoniale, stigmate sexuel et survie matérielle risque seulement d’admettre quelques personnes dans l’ancien ordre.

Savitribai poursuit ensuite son engagement dans le Satyashodhak Samaj, organise après la mort de Jotiba et soigne des malades pendant la peste de 1897, qu’elle contracte avant de mourir. Le recueil replace ces actes dans les luttes collectives des paysans, des travailleurs et des castes opprimées. Il résiste ainsi à une domestication fréquente : célébrer son attachement à « l’éducation » tout en effaçant son affrontement avec le brahmanisme, l’autorité scripturaire et la hiérarchie héritée. Sa pédagogie n’était pas une bienveillance, mais une redistribution du pouvoir d’interpréter le monde et de refuser l’obéissance.

Le livre appelle néanmoins une lecture critique. Bref et explicitement réparateur, il rapporte certains détails biographiques par des mémoires ultérieures. Son centrage sur le couple Phule peut aussi laisser dans l’ombre le travail de collaboratrices comme Sagunabai, des élèves et de réseaux non brahmanes plus vastes. Retrouver une femme exceptionnelle ne doit pas constituer un point final : le travail d’archive conduit à demander qui conserve les preuves, comment se distribue le prestige individuel et pourquoi le savoir collectif des mouvements se trouve sans cesse condensé en quelques noms.

Pour FemRes, l’ouvrage recompose la chronologie et la géographie du féminisme. Les écoles de filles, la poésie anticaste et les soutiens aux veuves du Maharashtra du XIXe siècle n’étaient pas les échos locaux d’une théorie occidentale importée plus tard, mais des expériences intellectuelles et institutionnelles nées de structures d’oppression précises. Les questions de Savitribai demeurent urgentes : l’éducation entraîne-t-elle à fonctionner dans la hiérarchie ou donne-t-elle les mots pour la démanteler ? Qui entre dans la classe, et quelle expérience peut devenir savoir ?

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