
Abolition des prisons · Livres
La prison sous un autre nom : les effets nocifs des réformes populaires
Titre originalPrison by Any Other Name: The Harmful Consequences of Popular Reforms
La prison sous un autre nom : les effets nocifs des réformes populaires relie punition, genre, race et sécurité communautaire, renforçant la couverture FemRes du féminisme abolitionniste et de la justice transformatrice.
Critique et guide de lecture
Prison by Any Other Name pose une question que le consensus sur la « réforme pénale » dissimule facilement : réduire le nombre de cellules réduit-il vraiment le contrôle de l’État ? Maya Schenwar et Victoria Law observent qu’au moment où la légitimité de l’incarcération de masse faiblit, bracelet électronique, assignation à domicile, probation prolongée, cure fermée, traitement psychiatrique obligatoire et évaluation algorithmique du risque sont vendus comme solutions humaines et peu coûteuses. Certaines personnes quittent le bâtiment-prison, mais d’autres, qui n’auraient jamais été incarcérées, entrent sous surveillance continue ; maison, quartier, école et clinique acquièrent des fonctions carcérales.
« L’élargissement du filet » est le concept central. La prison classique a des murs visibles ; l’alternative disperse la peine en conditions, applications, tests, rendez-vous et alertes automatiques. Un retard, une batterie déchargée, le franchissement d’une zone, l’impossibilité de payer des frais ou un test manqué peuvent constituer une violation et renvoyer en cellule. La liberté ne dépend plus d’une porte d’acier, mais d’exigences presque impossibles à respecter parfaitement. Les indicateurs officiels enregistrent une baisse des détenu·es sans compter celles et ceux qui vivent dans une chaîne punitive plus longue et moins visible.
Les autrices mobilisent enquête journalistique, étude des politiques et nombreux témoignages, sans confondre toutes les mesures non carcérales. Elles distinguent un soutien volontaire, que l’on peut quitter et que les participant·es contrôlent, d’un programme imposé sous menace d’emprisonnement. Ni la technologie ni le soin ne sont en soi le problème : le pouvoir l’est. Qui fixe le périmètre de déplacement, collecte les données, profite des appareils et frais, transforme une difficulté ordinaire en événement de risque ? Entreprises privées et associations chargées de surveiller peuvent obtenir une autorité quasi pénale sous l’étiquette de « service communautaire », avec moins de contrôle public encore qu’une prison.
L’assignation à domicile révèle particulièrement les coûts genrés. Déplacer l’enfermement chez soi ne supprime pas son travail : garde, transport, alimentation, entretien de l’appareil et gestion de crise sont transférés à la famille, le plus souvent aux femmes. Une personne surveillée peut ne plus pouvoir chercher ses enfants, aider un proche, consulter ou changer d’horaire ; géolocalisation et présence forcée peuvent renforcer l’emprise d’un partenaire violent. Pour les personnes trans, handicapées, enceintes, migrantes ou sans logement stable, supposer que chacun·e possède un foyer sûr, une connexion fiable et un emploi flexible relève d’une fiction de classe et validiste.
Le livre suit aussi la logique punitive dans l’école, la protection de l’enfance, la santé mentale et les traitements des drogues. Remplacer la police par un logiciel disciplinaire, la prison par un centre thérapeutique impossible à quitter, ou une peine par une « gestion du risque » indéfinie peut conserver le noyau coercitif. Une réforme bien intentionnée crée parfois une nouvelle porte d’entrée : une conduite autrefois sans conséquence déclenche évaluation, suivi de cas et partage de données. Il ne suffit donc pas de demander si le dispositif est plus confortable que la prison ; il faut le comparer au monde sans cette contrainte et vérifier s’il réduit réellement la population punie.
Ce n’est pas un refus de tout changement graduel. Les critères de Schenwar et Law rejoignent la réforme non réformiste : la mesure réduit-elle nombre et durée des personnes surveillées, supprime-t-elle frais et violations techniques, limite-t-elle les données, rend-elle mobilité et décision, déplace-t-elle le budget vers logement, santé, revenu, éducation et care sans condition punitive ? Les véritables alternatives incluent entraide, soutien des survivant·es, responsabilité transformative et réponse aux crises dirigée par les personnes concernées. La ressource est offerte en raison d’un besoin, non comme récompense de l’obéissance.
Le panorama constitue aussi une limite. Surveillance électronique, drogues, psychiatrie, protection de l’enfance et discipline scolaire ont chacune une histoire complexe que le livre ne peut approfondir également. Les programmes diffèrent, et tout service comportant thérapie ou données n’est pas automatiquement une prison. Les preuves viennent surtout des États-Unis ; appareils, droit de la vie privée et protection sociale varient ailleurs. Depuis 2020, reconnaissance faciale, notation générative des risques et géolocalisation par téléphone ont encore progressé, exigeant d’étendre l’analyse à un écosystème de surveillance plus commercial.
Pour chaque « alternative », on peut dresser une table du pouvoir : l’entrée est-elle volontaire, que coûte la sortie, à qui appartiennent les données, qui définit la violation, qui assume frais et travail du care, et la personne dispose-t-elle de plus de ressources à la fin ? Decarcerating Disability éclaire le traitement forcé et la fermeture des institutions ; No More Police aide à mesurer la contraction du pouvoir policier. Pour FemRes, l’apport pratique est une discipline éditoriale insensible aux étiquettes : une réforme ne se juge pas à sa distance des barreaux, mais à la liberté de se déplacer, refuser, vivre et recevoir un soutien sans menace.
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