FemResLa revue vivante
Retisser le monde

Écoféminisme · Livres

Retisser le monde

Titre originalReweaving the World: The Emergence of Ecofeminism

AuteurIrene Diamond and Gloria Feman Orenstein

L’anthologie dirigée en 1990 par Irene Diamond et Gloria Feman Orenstein met en regard spiritualité, théorie féministe, pensée womaniste, pollution, développement et art, sans effacer leurs désaccords.

Partager cette ressource
X ↗Facebook ↗

01

Critique et guide de lecture

Dirigé par Irene Diamond et Gloria Feman Orenstein, Reweaving the World: The Emergence of Ecofeminism se lit mieux comme le témoignage d’un champ en construction que comme une théorie unifiée écrite par une seule autrice. La table des matières de l’édition de 1990 réunit spiritualité et mythes, théorie féministe, politique environnementale, questions reproductives, communauté urbaine et art. Cette amplitude est déjà un choix éditorial : l’écoféminisme désigne ici une conversation à la recherche de langages communs, et non une méthode ou une position que toutes les contributrices partageraient nécessairement.

L’ordre des contributions rend visibles certaines tensions conceptuelles. Les premiers titres évoquent les racines et l’épanouissement de l’écoféminisme, Gaïa, les traditions sacrées et les relations entre les femmes et la planète. Viennent ensuite « Ecofeminism and Feminist Theory » de Carolyn Merchant, la critique du dualisme nature/culture par Ynestra King, la réflexion de Marti Kheel sur l’identité et la différence, puis le dialogue avec l’écologie profonde proposé par Michael Zimmerman. Ces thèmes ne sont pas interchangeables. Ils posent une question : une éthique écologique peut-elle dépasser les hiérarchies nature/culture, raison/corps et humain/non-humain que l’analyse féministe cherche à défaire ? Et l’interdépendance désigne-t-elle des relations politiques concrètes ou un idéal abstrait susceptible de masquer le pouvoir ?

D’autres titres ramènent ces enjeux vers les corps et les institutions. « Toward a Womanist Analysis of Birth » d’Arisika Razak côtoie « The Place of Women in Polluted Places » de Lin Nelson, la critique du développement de Vandana Shiva et « Babies, Heroic Experts, and Poisoned Earth » de Diamond. Le terme womanist renvoie ici à une tradition intellectuelle féministe noire précise, et non à un simple « point de vue des femmes ». Ces titres suggèrent des points d’entrée distincts : expérience reproductive, exposition à la pollution, politiques de développement et autorité des experts. L’agencement invite à aller au-delà de la question « les femmes sont-elles plus proches de la nature ? » : qui accomplit le travail qui soutient la vie, qui contrôle les savoirs et les ressources, et quels corps absorbent les coûts environnementaux ? Le catalogue atteste la présence de ces chapitres, mais ne remplace pas leur lecture et ne permet pas d’attribuer une réponse précise à chaque contributrice.

Cette prudence est essentielle, car le rapprochement entre femmes et nature peut avoir des effets politiques opposés. Il peut rendre visibles les systèmes qui dévalorisent ensemble le soin, la terre et les vies non humaines en les traitant comme des ressources disponibles. Mais s’il est présenté comme une essence féminine, il risque de transformer le travail environnemental en destin des femmes, d’effacer leurs différences ou de romantiser spiritualités et traditions autochtones hors de leur contexte. La table des matières associe des textes spirituels à des sujets explicitement matériels et politiques ; elle ne justifie donc pas de réduire toutes les contributrices à l’un ou l’autre versant.

L’article de Bina Agarwal paru en 1992, « The Gender and Environment Debate: Lessons from India », constitue un contrepoint utile, mais distinct. Dans son introduction, Agarwal défend une compréhension matérielle des relations entre genre et environnement et se concentre sur les femmes pauvres des zones rurales en Inde : elles subissent la dégradation environnementale de façons genrées, mais participent aussi activement aux mouvements de protection de l’environnement. C’est ce que permet d’affirmer le texte introductif et le résumé accessibles au public ; il ne s’agit ni d’un jugement sur chaque chapitre de l’anthologie ni d’une théorie universelle de l’expérience des femmes. Son approche fournit une question concrète : comment travail, conditions de vie et participation politique façonnent-ils, dans un lieu précis, les rapports à l’environnement ?

Le débat ne s’est pas clos par la victoire d’un seul camp. Un échange universitaire en libre accès publié en 2024 présente l’écoféminisme comme une tradition toujours critiquée mais encore utile, et examine des questions non résolues : essentialisme, centralité occidentale et du Nord global, souveraineté et savoirs autochtones, classe, inclusion des personnes queer et trans, travail, ainsi que l’effacement des premières recherches féministes. Il serait donc réducteur de traiter ce recueil de 1990 comme un cadre universel achevé, tout comme de caricaturer l’écoféminisme ancien en position uniforme et exclusivement excluante. Une lecture plus rigoureuse suit les courants en présence, leur lieu d’énonciation, ce qu’ils rendent visible et ce qu’ils laissent de côté.

On peut utiliser le recueil comme une carte historique et choisir les textes selon les questions posées : commencer par les titres sur la théorie, l’identité et la différence, puis mettre en regard les approches womanistes de la naissance, la pollution, le développement et les technologies reproductives, sans les confondre en un même argument. On pourra ensuite lire l’article d’Agarwal centré sur l’Inde, puis le comparer à l’approche d’économie politique de Maria Mies et Vandana Shiva dans Ecofeminism. Il s’agit de rapprochements éditoriaux proposés par FemRes, et non d’une affirmation que l’anthologie aurait directement influencé ces œuvres.

L’édition anglaise de 1990 et son ISBN sont identifiés dans le catalogue des bibliothèques de l’UNT. CiNii / la Bibliothèque nationale du Japon recense une traduction japonaise publiée en 1994 sous le titre 世界を織りなおす:エコフェミニズムの開花, traduite par Akiko Okuda et Kazuko Kondo. Sources : Agarwal, « The Gender and Environment Debate », échange universitaire de 2024 et notice CiNii / Bibliothèque nationale du Japon.

Réponses des lecteurs

Notes de lecture

Partagez votre lecture ou ajoutez une piste à poursuivre.

Rejoindre la discussion

Réponses

Chargement des commentaires...

Soutenir

Si ce contenu vous a été utile

Soutenir FemRes