Féminisme intersectionnel · Recherche
L’intersectionnalité : situer les rapports de domination
La interseccionalidad: una aproximación situada a la dominación
Viveros étudie les masculinités et les couples interraciaux en Colombie pour éclairer les liens entre race, classe, genre, respectabilité et alliances féministes.
Notes de recherche
Qui doit expliquer son identité, et qui peut apparaître comme une personne ordinaire, sans race ni classe ? Dans cet article en espagnol, Mara Viveros Vigoya ramène l’intersectionnalité aux rapports de domination. Il s’agit moins de compter les identités que de comprendre comment des positions inégales se constituent ensemble, dans l’histoire, les institutions et les jugements quotidiens. Publié dans Debate Feminista en 2016, le texte articule généalogie conceptuelle, controverses théoriques et recherches colombiennes antérieures de l’autrice. Il permet d’interroger les inégalités, mais aussi les exclusions du féminisme lui-même.
Le privilège a aussi une race, une classe et un genre
Viveros ne réduit pas l’histoire de l’intersectionnalité à l’invention d’un terme. Elle relie les pratiques politiques et intellectuelles du féminisme noir, les débats féministes latino-américains et l’intervention de Crenshaw dans le droit antidiscriminatoire. Ces problèmes ne sont pas identiques : l’invisibilité juridique des femmes noires et la définition de la femme blanche hétérosexuelle comme sujet ordinaire du mouvement nécessitent des enquêtes différentes. Ils contestent néanmoins une expérience féminine supposée universelle.
Une distinction essentielle sépare l’intersection des positions sociales de la conscience qu’en ont les personnes. Les femmes blanches aisées occupent elles aussi des positions constituées par la race, la classe et le genre. Elles peuvent ne pas avoir à les remarquer précisément parce que ces positions passent pour normales. Demander aux seules personnes marginalisées d’expliquer leur identité laisse le privilège au centre, sans examen. Il faut donc aussi demander de quelles charges imposées aux autres dépendent la sécurité, la respectabilité et la liberté d’action de certaines personnes.
C’est pourquoi l’article insiste sur la constitution mutuelle des rapports sociaux. La classe n’existe pas d’abord seule pour recevoir ensuite une dimension de genre ; la race n’est pas une couche ajoutée à une identité de genre déjà achevée. Les institutions et les pratiques font agir ces rapports ensemble. Le texte espagnol distingue cette analyse relationnelle d’une liste de catégories figées.
Qui passe pour un homme ou une femme respectable ?
Revenant sur ses recherches sur les masculinités à Quibdó et Armenia, Viveros montre que les hiérarchies de genre différencient également les hommes. Elle oppose les images valorisées du pourvoyeur responsable et du père présent, associées aux hommes blancs-métis d’Armenia, aux stigmates d’absence paternelle, d’irresponsabilité et d’infidélité attachés aux hommes de Quibdó. Ce sont des modèles racialisés de jugement, et non des caractéristiques démographiques établies des deux villes. La question est de comprendre comment race, région et classe donnent une légitimité inégale à des positions toutes désignées comme masculines.
Un autre exemple provient de ses recherches antérieures sur les couples interraciaux à Bogotá. Une femme blanche-métisse ayant un partenaire noir raconte que son choix est expliqué par un désir sexuel supposé excessif et qu’elle est traitée comme sexuellement disponible. Dans cet exemple, la respectabilité que le mariage promet habituellement aux femmes est modifiée par la position raciale du conjoint. Le jugement de genre et les imaginaires sexuels racialisés agissent ensemble ; les séparer en deux préjugés indépendants ferait manquer leur mécanisme.
Ces exemples éloignent l’intersectionnalité d’un classement abstrait des identités. L’enquête doit expliquer comment les jugements se fabriquent, qui s’autorise à franchir les limites et quelles relations procurent une protection. Compter les identités opprimées ne suffit pas. L’article reprend des matériaux précis de recherches précédentes ; il ne fournit ni estimation représentative de la Colombie entière ni description de tous les couples interraciaux actuels.
Des alliances fondées sur la pratique, sans effacer les désaccords
Comment construire des alliances lorsque les femmes occupent des positions différentes ? Viveros examine les critiques adressées au sujet politique du féminisme par les féminismes noirs, autochtones, afrodescendants et lesbiens d’Amérique latine. Ajouter des personnes à une liste existante ne suffit pas : les mouvements doivent réexaminer leurs priorités, les autorités reconnues en matière de savoir et leurs relations avec d’autres mouvements sociaux.
Une domination commune ne produit pourtant pas automatiquement un sujet politique unifié. L’article souligne qu’une alliance organisée autour d’identités opprimées peut transformer ces identités en propriétés essentielles d’un groupe, oubliant les rapports sociaux changeants qui les produisent. Les discours d’émancipation peuvent créer leurs propres frontières internes. L’intersectionnalité elle-même risque de devenir une formule institutionnelle obligatoire qui ne modifie aucune pratique.
Une tension pratique demeure : comment traduire l’ouverture en enquête ou en action concrète ? Chaque recherche doit encore préciser quels rapports comptent, pourquoi et qui peut en décider. Cette intervention théorique n’est pas une grille diagnostique standardisée. Sa valeur tient à l’exigence de soumettre continuellement l’analyse à l’épreuve des situations particulières.
Trois chemins pour poursuivre l’enquête
La critique juridique de Crenshaw de 1989 montre comment l’examen séparé de la race et du sexe fait disparaître certaines discriminations dans les catégories du droit. Le texte de Hirata sur le genre, la classe et la race examine la constitution mutuelle des rapports dans le travail du care et les arrangements d’emploi. La déclaration du Combahee River Collective ramène ces questions aux revendications et aux alliances des militantes. Droit, travail et pratique politique offrent ainsi trois entrées pour vérifier ce que l’intersectionnalité explique et quelles preuves restent nécessaires.
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Le Combahee River Collective part de l’expérience des femmes noires pour relier race, genre, sexualité et classe, et faire de l’autodéfinition une politique collective de libération et d’alliance.
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