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Utiliser le genre pour défaire le genre : Un mouvement féministe de dégenrement

Using Gender to Undo Gender: A Feminist Degendering Movement

Cet article révolutionnaire propose une solution radicale à l'inégalité de genre persistante : l'élimination complète des catégories de genre. Lorber soutient que malgré les améliorations significatives du statut des femmes, la véritable égalité reste insaisissable parce que la société continue d'être organisée autour des divisions de genre binaires. Elle appelle à un 'mouvement féministe de dégenrement' qui démantèlerait le fondement même de la catégorisation de genre plutôt que de simplement chercher l'égalité au sein des structures existantes.

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Résumé

Le statut des femmes dans le monde occidental s'est énormément amélioré, mais la révolution qui rendrait les femmes et les hommes véritablement égaux n'a pas encore eu lieu. La raison est que les divisions de genre bifurquent encore profondément la structure de la société moderne. D'une perspective constructionniste sociale structurale sur le genre, c'est la division omniprésente des personnes en deux catégories inégalement valorisées qui sous-tend les instances continuellement réapparaissantes d'inégalité de genre. C'est ce genrage qui doit être défié par les féministes, avec l'objectif à long terme d'éliminer les divisions de genre binaires. À cette fin, j'appelle à un mouvement féministe de dégenrement.

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Notes de recherche

« Utiliser le genre pour défaire le genre : Un mouvement féministe de dégenrement » de Judith Lorber se présente comme l’une des propositions les plus provocatrices et radicales de la théorie féministe au tournant du millénaire. Publié dans le premier numéro de Feminist Theory aux côtés de l’engagement de Terry Lovell avec Bourdieu, cet article défie les hypothèses fondamentales de la réforme de genre en proposant non pas l’égalité au sein des catégories de genre, mais l’abolition complète des catégories de genre elles-mêmes.

Le paradoxe du progrès de genre

Lorber commence par une observation frappante : malgré les énormes améliorations du statut des femmes dans le monde occidental, la révolution qui rendrait les femmes et les hommes véritablement égaux n’a pas eu lieu. Ce paradoxe — progrès significatif sans transformation fondamentale — encadre tout son argument. Elle identifie la cause profonde non pas dans des réformes insuffisantes ou un retour de bâton, mais dans la persistance du genre comme principe d’organisation de la société.

Les sections d’ouverture de l’article documentent les réalisations du féminisme du vingtième siècle : droits légaux, accès au lieu de travail, opportunités éducatives, liberté reproductive. Pourtant Lorber soutient que ces victoires, bien qu’importantes, opèrent au sein d’un système qui maintient le genre comme division fondamentale. Comme rénover des pièces dans une maison construite sur une fondation défectueuse, ces réformes ne peuvent pas aborder le problème structurel du genre lui-même.

La construction sociale des catégories de genre

Au cœur de l’argument de Lorber se trouve sa perspective constructionniste sociale sur le genre. S’appuyant sur son travail antérieur étendu, particulièrement « Paradoxes of Gender » (1994), elle démontre que le genre n’est pas un donné naturel ou biologique mais une institution sociale qui organise pratiquement chaque aspect de la vie humaine. Le genre, soutient-elle, est « un principe d’organisation des ordres sociaux qui divise les gens en deux catégories majeures : ‘hommes’ et ‘femmes’ » qui sont ensuite « censés être différents, sont traités différemment, et deviennent ainsi différents ».

Ce processus de construction commence à la naissance — ou de plus en plus, avant la naissance — avec l’assignation à une catégorie de genre. À partir de ce moment, les individus sont soumis à des attentes, opportunités, contraintes et traitements différents basés sur leur appartenance à une catégorie. Ces différences s’accumulent au long d’une vie, créant l’apparence de distinctions naturelles et inhérentes entre les femmes et les hommes.

Lorber souligne que ce n’est pas simplement une question de socialisation individuelle mais de structures institutionnelles. Le genre est intégré dans les systèmes légaux, les arrangements économiques, les structures familiales, les institutions éducatives, les organisations religieuses et les productions culturelles. Il opère comme ce qu’elle appelle une « institution sociale » — un principe d’organisation fondamental qui façonne à la fois les structures sociales au niveau macro et les interactions au niveau micro.

Les limites de la réforme de genre

Une section cruciale de l’article examine pourquoi les stratégies féministes visant à atteindre l’égalité au sein du système de genre ont atteint leurs limites. Lorber identifie plusieurs approches qui, bien que précieuses, ne peuvent finalement pas résoudre le problème de l’inégalité de genre :

L’approche d’égalité des droits du féminisme libéral

Le féminisme libéral cherche un accès et un traitement égaux pour les femmes au sein des institutions existantes. Bien que cela ait produit des gains importants — droits de vote, droits de propriété, accès éducatif — Lorber soutient que cela laisse la structure de genre fondamentale intacte. Les femmes gagnent l’entrée dans les sphères dominées par les hommes mais doivent souvent se conformer aux normes masculines pour réussir.

L’approche centrée sur les femmes du féminisme radical

Le féminisme radical valorise les différences des femmes et cherche à créer des alternatives centrées sur les femmes aux institutions patriarcales. Bien que cela défie la domination masculine, Lorber soutient que cela renforce les frontières de genre en essentialisant les différences entre les femmes et les hommes.

L’approche économique du féminisme socialiste

Le féminisme socialiste cible la base économique de l’oppression des femmes, particulièrement la division entre travail payé et non payé. Pourtant même une restructuration économique radicale, suggère Lorber, n’éliminerait pas les catégories de genre elles-mêmes.

Chaque approche, malgré ses contributions, accepte les catégories de genre comme données et cherche à travailler au sein ou autour d’elles. C’est pourquoi, soutient Lorber, l’inégalité de genre réapparaît continuellement sous de nouvelles formes même lorsque des pratiques discriminatoires spécifiques sont éliminées.

La proposition de dégenrement

Le cœur de l’article de Lorber est son appel à un « mouvement féministe de dégenrement ». Ce n’est pas simplement une autre stratégie de réforme mais une réimagination fondamentale de l’organisation sociale. Le dégenrement signifierait :

  1. Éliminer le genre comme catégorie d’organisation sociale : Ne plus diviser les gens en « femmes » et « hommes » à des fins sociales, économiques ou politiques.

  2. Supprimer les marqueurs de genre des documents officiels : Certificats de naissance, passeports, permis de conduire et autres dossiers officiels ne spécifieraient pas le genre.

  3. Abandonner le langage genré : Aller vers un langage véritablement neutre en genre dans tous les contextes sociaux.

  4. Restructurer les institutions sociales : Réorganiser les familles, les lieux de travail, les écoles et autres institutions sans référence aux catégories de genre.

  5. Reconceptualiser les corps et la sexualité : Reconnaître la diversité corporelle et sexuelle sans imposer de cadres de genre binaires.

Fondations théoriques

La proposition de dégenrement de Lorber s’appuie sur plusieurs traditions théoriques :

Ethnométhodologie

Des études ethnométhodologiques du genre, particulièrement le travail de Candace West et Don Zimmerman sur « faire le genre », Lorber tire l’idée que le genre nécessite une performance et un renforcement constants. Si le genre doit être continuellement « fait », il peut potentiellement être « défait ».

Théorie Queer

Bien que n’étant pas explicitement une théoricienne queer, la proposition de Lorber résonne avec le défi de la théorie queer aux catégories binaires. Son appel à éliminer les catégories de genre est parallèle aux critiques queer de l’hétéronormativité et du binarisme de genre.

Théorie du point de vue féministe

L’analyse de Lorber reflète l’accent de la théorie du point de vue sur la façon dont la localisation sociale façonne la connaissance et l’expérience. En éliminant les localisations sociales différentielles basées sur le genre, le dégenrement transformerait la production de connaissances elle-même.

Féminisme marxiste

L’analyse structurelle de l’article et l’accent sur le changement révolutionnaire plutôt que réformiste font écho aux traditions féministes marxistes. Comme la vision de Marx d’une société sans classe, Lorber envisage une société sans genre.

Aborder les objections

Lorber anticipe plusieurs objections à sa proposition de dégenrement :

L’objection biologique

Les critiques pourraient soutenir que les différences biologiques entre mâles et femelles sont réelles et significatives. Lorber répond que les variations biologiques existent sur de nombreuses dimensions — taille, force, capacité reproductive — mais seul le genre est utilisé comme principe d’organisation sociale primaire. De plus, les caractéristiques biologiques varient plus au sein des catégories de genre qu’entre elles.

L’objection de l’identité féministe

Certaines féministes pourraient s’inquiéter que le dégenrement éliminerait la base de la solidarité et de l’activisme féministes. Lorber soutient que l’objectif ultime du féminisme devrait être sa propre obsolescence — un monde où le féminisme est inutile parce que l’oppression de genre n’existe plus.

L’objection de l’impossibilité pratique

L’affirmation que le genre est trop profondément enraciné pour être éliminé reçoit la réponse la plus détaillée de Lorber. Elle pointe vers des exemples historiques de transformations sociales fondamentales — l’abolition de l’esclavage, le démantèlement des empires coloniaux, la chute de l’apartheid — qui semblaient impossibles jusqu’à ce qu’elles se produisent.

Voies stratégiques

Tout en reconnaissant la nature radicale de sa proposition, Lorber suggère plusieurs voies stratégiques vers le dégenrement :

Stratégies légales

Commencer par supprimer le genre des documents légaux où il ne sert aucun but essentiel. Défier les lois qui discriminent sur la base du genre. Étendre les protections anti-discrimination pour rendre les catégories de genre légalement non pertinentes.

Stratégies linguistiques

Promouvoir un langage neutre en genre dans les contextes éducatifs, professionnels et médiatiques. Développer de nouveaux pronoms et termes qui ne spécifient pas le genre. Défier le genrage automatique des occupations, activités et caractéristiques.

Stratégies institutionnelles

Créer des espaces neutres en genre — salles de bain, vestiaires, dortoirs — comme alternatives aux installations ségréguées par genre. Organiser les sports et autres activités par caractéristiques pertinentes (taille, niveau de compétence) plutôt que par genre. Restructurer le congé parental et les politiques de soins sans référence au genre.

Stratégies culturelles

Soutenir les productions culturelles — art, littérature, médias — qui imaginent des mondes sans genre ou défient les frontières de genre. Promouvoir l’éducation des enfants qui ne renforce pas les catégories de genre. Créer des communautés et des espaces où le genre est délibérément désaccentué.

La vision d’un monde dégenré

Lorber fournit des aperçus de ce à quoi un monde dégenré pourrait ressembler. Plutôt qu’une uniformité fade, elle envisage une diversité accrue alors que le système de genre binaire ne contraindrait plus les possibilités humaines. Les gens seraient libres de s’exprimer, former des relations, poursuivre des occupations et organiser leurs vies sans attentes ou limitations de genre.

Dans ce monde, la reproduction biologique se produirait encore, mais la parentalité ne serait pas organisée par genre. L’attraction sexuelle et les relations existeraient mais ne seraient pas catégorisées comme homosexuelles ou hétérosexuelles. Les différences individuelles de tempérament, d’intérêts et de capacités seraient reconnues mais non attribuées au genre.

Ce n’est pas un monde sans différence mais un monde où les différences ne sont pas organisées en un système binaire hiérarchique. C’est un monde où ce que nous appelons maintenant « égalité de genre » serait vide de sens parce que le genre lui-même n’existerait pas comme catégorie sociale.

Impact et réception

« Utiliser le genre pour défaire le genre » a été très influent dans la théorie féministe, cité plus de 580 fois et suscitant un débat approfondi. Certaines féministes ont embrassé la vision de Lorber comme la conclusion logique de l’analyse féministe. D’autres l’ont critiqué comme utopique, peu pratique ou méprisant les expériences et réalisations des femmes.

L’article a été particulièrement influent dans :

  1. Programmes d’études de genre : De nombreux programmes incluent maintenant des discussions sur le « dégenrement » comme possibilité théorique
  2. Recherche transgenre : Bien que l’accent de Lorber diffère des études trans, sa critique des catégories de genre binaires résonne avec les perspectives trans et non-binaires
  3. Débats politiques : Les discussions sur la documentation et les installations neutres en genre référencent souvent le travail de Lorber
  4. Théorie féministe : La proposition de dégenrement est devenue une référence pour les débats sur les objectifs et stratégies féministes

Connexions aux développements contemporains

Écrivant en 2000, Lorber ne pouvait pas anticiper toutes les façons dont ses idées résonneraient avec les développements du vingt-et-unième siècle :

Identités non-binaires et fluides de genre

La visibilité et la reconnaissance croissantes des individus non-binaires, fluides de genre et agenres valident la critique de Lorber des catégories de genre binaires. Ces identités démontrent que les binaires de genre ne sont ni naturels ni nécessaires.

Politiques neutres en genre

Certaines institutions et juridictions ont commencé à mettre en œuvre des politiques que Lorber prônait : toilettes neutres en genre, marqueurs « X » sur les documents, pronoms ils/eux dans les contextes professionnels. Bien que limités, ces changements montrent que le dégenrement est pratiquement possible.

Retour de bâton et repli

Le retour de bâton féroce contre les politiques neutres en genre et les droits trans valide aussi l’analyse de Lorber sur la profondeur à laquelle le genre structure la société. L’intensité de la résistance révèle la menace que le dégenrement pose aux structures de pouvoir existantes.

Évolution théorique

Lorber a continué à développer ses idées dans des travaux ultérieurs. « Breaking the Bowls: Degendering and Feminist Change » (2005) a développé la proposition de dégenrement. « The New Gender Paradox: Fragmentation and Persistence of the Binary » (2022) examine pourquoi les catégories de genre persistent malgré les défis croissants.

Ces travaux ultérieurs révèlent à la fois la pertinence durable de la proposition de dégenrement et les défis auxquels elle fait face. Les catégories de genre se sont avérées remarquablement résilientes, s’adaptant aux nouvelles circonstances tout en maintenant leur pouvoir organisateur.

Critiques et limitations

Les critiques ont soulevé plusieurs défis importants à la proposition de dégenrement de Lorber :

L’effacement des luttes des femmes

Certaines féministes soutiennent que le dégenrement effacerait l’histoire spécifique et la réalité continue de l’oppression des femmes. Comment pouvons-nous combattre le sexisme si nous éliminons la catégorie « femmes » ?

La réalité des corps

Les critiques questionnent si Lorber aborde adéquatement les différences corporelles, particulièrement autour de la reproduction. La grossesse, l’accouchement et l’allaitement peuvent-ils vraiment être dégenrés ?

Le problème de la transition

Comment la société pourrait-elle passer des arrangements de genre actuels au dégenrement ? La période de transition pourrait impliquer un conflit et une confusion accrus.

Impérialisme culturel

Le dégenrement imposerait-il des idéaux féministes occidentaux aux cultures avec différents systèmes de genre ? Comment le dégenrement se rapporte-t-il aux catégories de genre indigènes et non-occidentales ?

Conclusion : L’imagination radicale

« Utiliser le genre pour défaire le genre » reste l’une des propositions les plus radicales de la théorie féministe. Que l’on accepte ou non la vision de dégenrement de Lorber, l’article accomplit un travail intellectuel crucial en dénaturalisant les catégories de genre et en imaginant des alternatives aux arrangements actuels.

La grande contribution de Lorber n’est pas de fournir un plan pour le dégenrement mais d’élargir notre sens de ce qui est possible. En proposant l’élimination des catégories de genre, elle révèle à quel point le genre structure profondément notre pensée et combien notre imagination des alternatives a été limitée. L’article défie les lecteurs de penser au-delà de la réforme vers une transformation véritable, au-delà de l’égalité au sein du genre vers la liberté vis-à-vis du genre lui-même.

Vingt ans après sa publication, l’appel de Lorber au dégenrement reste à la fois impossible et nécessaire — impossible étant donné les arrangements sociaux actuels, nécessaire comme horizon vers lequel la politique féministe pourrait s’orienter. L’article se dresse comme un testament à la puissance de l’imagination radicale dans la théorie féministe, osant envisager non seulement un monde meilleur mais un monde fondamentalement différent.

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