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La caste compte

Féminisme dalit · Livres

La caste compte

AuteurSuraj Yengde

Suraj Yengde mêle récit personnel et analyse sociale pour montrer que la caste agit encore dans l’éducation, l’amour, le travail et la diaspora.

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Critique et guide de lecture

La caste compte prend pour titre une proposition qui devrait aller de soi mais que l’Inde moderne nie sans cesse : la caste organise toujours sécurité, opportunités, intimité et droit au respect. Premier universitaire dalit de sa famille, Suraj Yengde part du quartier dalit où il a grandi et fait entrer dans l’analyse des institutions les soins de sa grand-mère, la faim, l’humiliation, l’humour et l’école. Il qualifie son livre d’ethnographie de la sociabilité de caste, tout en mêlant volontairement mémoire, commentaire politique, invention conceptuelle et comparaison transnationale. Il décrit moins une simple échelle qu’un ordre quotidien qui apprend à s’approcher, s’éviter, s’aimer et se juger.

Le premier chapitre, « Being a Dalit », développe l’amour, l’humour et l’universalisme dalits afin que la vie dalit n’apparaisse pas seulement comme archive du tort. Le partage dans des communautés pauvres, le rire opposé à l’humiliation et le soin donné à l’inconnu sont des techniques de survie et l’ébauche d’une autre éthique. Yengde oppose surtout l’amour à l’endogamie. Le mariage arrangé n’est pas une préférence familiale neutre : il police le désir entre castes et protège héritage et frontières collectives. L’intimité ne constitue donc pas une fuite hors de la politique, mais le canal par lequel la caste craint le plus de perdre le contrôle.

« Neo-Dalit Uprising » et « The Many Shades of Dalits » refusent de faire de centaines de millions de personnes un groupe homogène. Région, sous-caste, religion, classe, tradition politique et accès à l’éducation produisent des différences, alors que les médias dominants ne convoquent souvent qu’une victime dalit abstraite après une atrocité. Yengde critique le monopole des castes dominantes sur la représentation, mais aussi les hiérarchies internes et la tokenisation des élites dans la politique dalit. Cette critique interne ne vise pas à affaiblir la solidarité : elle affirme qu’elle doit se construire en traitant ouvertement différence et pouvoir.

Le plafond de verre décrit dans la politique, la bureaucratie, la justice, l’université et le journalisme distingue la caste de la seule pauvreté monétaire. Éducation et quotas peuvent changer une trajectoire sans supprimer les biais des réseaux d’embauche, des noms, des accents, des pairs et de l’autorité savante. Une personne dalit admise dans une institution d’élite peut devoir représenter toute une population tout en évitant de parler de caste ; sa réussite sera ensuite attribuée au quota plutôt qu’à sa capacité. Le professionnalisme prétendument sans caste devient l’une des cachettes les plus efficaces du pouvoir.

Les chapitres sur la classe moyenne et le capitalisme dalits sont les plus controversés et les plus féconds. Yengde demande si les personnes promues par l’emploi public, l’éducation ou le marché remplissent leur obligation de « rendre à la société », et compare l’entrepreneuriat dalit aux traditions noires d’autonomie commerciale aux États-Unis. La propriété peut briser les monopoles des castes dominantes sur le capital et les chaînes d’approvisionnement, mais la richesse ne donne pas automatiquement la dignité et le marché peut réduire l’émancipation collective à quelques réussites. La question n’est pas le droit des Dalits à prospérer, mais la transformation des structures de terre, travail, crédit et représentation.

Le dernier chapitre, « Brahmins against Brahminism », soumet l’alliance à un critère exigeant. Soutenir publiquement l’égalité sans abandonner l’endogamie dans le mariage, la famille, l’emploi et la religion ne défait pas le brahmanisme ; l’engagement anticaste doit inclure la renonciation aux avantages hérités. Yengde compare aussi caste et racisme anti-Noirs à partir de son parcours international, cherchant une langue de solidarité dalit-noire. La comparaison éclaire fonctions institutionnelles et stratégies, sans rendre les histoires substituables : esclavage, colonialisme, anti-Noirité et caste sud-asiatique demandent leurs généalogies propres.

Pour une lecture féministe, l’analyse de l’amour, de l’endogamie, de la famille et de la reproduction sociale est riche, mais révèle une limite. Le centre narratif demeure la formation et les catégories d’un intellectuel masculin ; travail, violences sexuelles et leadership des femmes dalits, ainsi que vies queer et trans, n’obtiennent pas la même profondeur. Des critiques interrogent aussi l’extension de notions telles que « l’amour dalit », l’homogénéisation de la classe moyenne dalit et la distance entre anecdote et grande affirmation. Les traiter comme des propositions discutables respecte mieux la provocation du livre que d’en faire une ethnographie achevée.

Les six chapitres se lisent comme une série de corrections : du monde vécu de l’être dalit à l’insurrection et la pluralité interne, puis à la classe, au capital et à l’alliance. Pour chaque catégorie, demandons quelle expérience elle décrit, qui elle omet et quelle action elle peut guider. Faire son coming out comme dalit complète le capital culturel et le passing, Contre la folie de Manu l’endogamie, les témoignages de femmes dalits le centre masculin, et l’économie politique noire fournit une comparaison à maintenir circonscrite. Pour FemRes, la caste compte non seulement parce que les atrocités continuent, mais parce que les institutions modernes décident encore quels amour, savoir, ambition et réussite seront jugés légitimes.

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