FemResLa revue vivante
Sérieusement !

Études féministes de la sécurité · Livres

Sérieusement !

Titre originalSeriously! Investigating Crashes and Crises as If Women Mattered

AuteurCynthia Enloe

Des crises financières aux révolutions, Cynthia Enloe demande qui peut définir le sérieux politique et quelles expériences de femmes restent hors du savoir reconnu.

Partager cette ressource
X ↗Facebook ↗

01

Critique et guide de lecture

Dans Seriously! Investigating Crashes and Crises as If Women Mattered, Cynthia Enloe pose une question qui précède toute politique de crise : qui a le pouvoir de décider ce qui mérite d’être pris au sérieux ? La « gravité » n’est pas seulement une qualité de l’analyse ; c’est un filtre qui transforme certains récits en expertise, certains sujets en priorités et d’autres en anecdotes. Les banquiers, diplomates, militaires et responsables politiques sont facilement reconnus comme analystes légitimes, tandis que travailleuses domestiques, ouvrières, manifestantes ou survivantes attendent souvent que la crise soit déclarée terminée pour être entendues. Pour Enloe, prendre les femmes au sérieux ne consiste donc pas à les ajouter après coup au tableau : il faut revoir dès le départ les causes, le travail et les savoirs qui rendent les institutions possibles.

Le livre commence par une mise en cause de l’autrice elle-même. En repensant à ses premiers travaux sur la Malaisie, Enloe constate qu’elle avait interrogé des hommes et étudié économie politique et conflit sans demander comment le genre façonnait ces domaines. L’oubli n’effaçait pas seulement les femmes : il l’empêchait aussi de voir les hommes comme des acteurs eux-mêmes genrés. Le chapitre suivant montre comment un nom peut rendre une expérience institutionnellement intelligible. À Clark University, dans les débuts d’une communauté d’études féministes, Enloe et ses collègues ne disposaient pas encore d’un cadre commun pour comprendre les plaintes de Ximena Bunster et d’autres femmes contre un responsable de département. Nommer le harcèlement sexuel rendait visible une pratique normalisée comme sexisme institutionnel. Mais la nomination ne résolvait pas le problème : contrats précaires, hiérarchie et dépendance professionnelle divisaient la réponse collective, même entre féministes. Un concept ne devient opérant qu’avec des procédures, des alliances et une responsabilité institutionnelle.

Le troisième chapitre fait du quotidien un rouage de la politique, plutôt qu’un domaine privé séparé. À propos des ouvrières des usines d’exportation, Enloe suit ce qui se passe au-delà de l’atelier : obligations familiales, attentes liées à la fille ou à l’épouse « respectable », violence domestique et difficulté de rejoindre des réunions syndicales le soir. Ces contraintes déterminent les formes d’organisation possibles. Les amitiés entre collègues ouvrent-elles des ressources de solidarité ? Les changements fréquents d’usine les rendent-ils plus difficiles à maintenir ? L’analyse ne substitue pas l’intime aux salaires ou aux règles du travail ; elle montre comment emploi rémunéré, soin non rémunéré, respectabilité et violence se renforcent ou se contrarient.

La même curiosité féministe traverse l’analyse du krach financier de 2008. Le chapitre circule entre le lieu de travail du FMI, les banques d’investissement et les cultures financières nationales. En s’appuyant notamment sur l’ethnographie de Wall Street menée par Karen Ho, Enloe interroge une culture professionnelle qui récompense longues heures, prise de risque et gains rapides, tout en codant la prudence comme féminine et négligeable. L’affaire DSK devient aussi un point de départ pour examiner le climat de travail et la hiérarchie d’autorité au FMI. Enloe ne prétend pourtant pas que cette culture genrée explique seule l’effondrement : elle la met en relation avec déréglementation, structures financières et choix politiques. L’Islande complique encore le diagnostic : un écart de genre relativement réduit n’a pas empêché la bulle, tandis que la mobilisation ultérieure des femmes a pesé sur la réponse publique. La représentation compte, sans pouvoir remplacer règles, culture professionnelle et mécanismes de responsabilité.

« Women in Recession » examine ensuite les effets d’une politique économique construite sans analyse de genre. Au début de la transition Obama, les investissements envisagés dans les routes et les ponts concernaient des métiers très masculinisés. Des chercheuses, économistes et militantes féministes se sont organisées pour montrer que ce cadrage risquait de reproduire la ségrégation professionnelle ; leur intervention a contribué à élargir la discussion aux soins de santé et à l’éducation. Enloe suit également les effets des coupes des États et collectivités sur l’emploi des femmes et les services dont dépend le travail de soin. Le cas britannique, à travers l’analyse de l’austérité par la Fawcett Society, éclaire cette double exposition des femmes comme travailleuses et comme usagères de services publics. D’où une leçon de méthode : produire en amont des données ventilées par sexe et par race et entretenir des réseaux capables d’intervenir pendant la courte fenêtre où les budgets se décident. À propos de la « guerre contre les femmes » aux États-Unis, Enloe distingue soigneusement les causes : la récession n’a pas créé la misogynie, mais l’insécurité économique a pu intensifier des attaques déjà présentes contre les autonomies sexuelle et économique.

Les deux chapitres sur le militarisme et le maintien de la paix demandent ce que signifie la sécurité pour celles et ceux qui sont censés en bénéficier. Dans un échange avec Cynthia Cockburn, Enloe relie la militarisation des femmes aux masculinités plurielles qui soutiennent la guerre et invite les mouvements pacifistes à examiner leurs propres hiérarchies de genre avant, et non après, une victoire. Le dialogue avec Nadine Puechguirbal part de l’aide humanitaire en Haïti après l’ouragan Jeanne en 2004. Les femmes étaient désignées comme destinataires directes de la nourriture, mais n’avaient pas participé à la conception de la distribution. Les équipes protégeaient les stocks et les sites sans suffisamment considérer les risques encourus par les femmes pour s’y rendre ; l’absence de données ventilées par sexe rendait aussi les effets difficiles à établir. Le statut de « bénéficiaire » ne vaut donc pas participation aux décisions. Cette distance permet de mesurer si une institution protège réellement les personnes qu’elle nomme vulnérables.

« Egyptian Women, Feminism, Revolutions » change de forme : un dîner imaginaire met en conversation des féministes de différentes époques et des militantes égyptiennes de la période révolutionnaire de 2011. Ce dispositif n’est ni une transcription ni une histoire exhaustive de l’Égypte. Il formule plutôt un problème politique : comment participer à une révolution sans être ensuite réduite à un symbole national, à une électrice passive ou à une ressource de travail pendant que le pouvoir se reconcentre ? Enloe relie la visibilité des femmes dans la rue aux conflits moins visibles sur la constitution, la représentation, le harcèlement sexuel et le droit familial. Elle suit les difficultés d’alliance et de cooptation tandis que pouvoirs militaires, électoraux et religieux se recomposent après Moubarak. L’analyse se situe dans une période rapide qui va jusqu’au début de 2013 ; elle ne prétend pas prédire les suites.

La conclusion retourne la question au lectorat. Enloe appelle « beholders » celles et ceux qui accordent ou refusent le sérieux, tout en rappelant que les féministes et les lecteurs effectuent eux aussi ce tri. Prendre des statistiques non ventilées pour complètes, ou juger une grande manifestation plus importante que les décisions constitutionnelles qui lui succèdent, peut reconduire la même exclusion. La proposition de lecture de FemRes consiste à suivre une crise des chiffres institutionnels vers le travail quotidien, puis à demander qui peut encore parler, s’organiser et décider quand les caméras s’en vont. On peut mettre le livre en regard de Bananas, Beaches and Bases, qui éclaire les infrastructures genrées du quotidien ; il s’agit d’un parcours comparatif proposé par FemRes, non d’un ordre prescrit par Enloe.

L’édition UC Press de 2013 porte les ISBN papier 9780520275379 et numérique 9780520956667.

Réponses des lecteurs

Notes de lecture

Partagez votre lecture ou ajoutez une piste à poursuivre.

Rejoindre la discussion

Réponses

Chargement des commentaires...

Soutenir

Si ce contenu vous a été utile

Soutenir FemRes