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Faire le genre

Doing Gender

Cet article propose une compréhension du genre comme accomplissement routinier inscrit dans l'interaction quotidienne.

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Résumé

Cet article propose une compréhension du genre comme accomplissement routinier inscrit dans l'interaction quotidienne. Nous soutenons que le genre n'est pas un ensemble de traits, ni une variable, ni un rôle, mais le produit de pratiques sociales d'un certain type. Le genre est une caractéristique émergente des situations sociales : à la fois comme résultat et justification de divers arrangements sociaux et comme moyen de légitimer l'une des divisions les plus fondamentales de la société.

Mots-clésConstruction du genreInteraction socialeEthnométhodologiePerformance du genreCatégorie de sexe
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Notes de recherche

En 1987, Candace West et Don H. Zimmerman ont publié « Faire le genre » dans la revue Gender & Society, un article qui a fondamentalement transformé la façon dont les universitaires comprennent le genre. En tant que l’un des articles les plus influents de la sociologie et des études de genre, il a proposé que le genre n’est pas un attribut ou un rôle statique, mais plutôt un accomplissement continu que les gens « font » constamment dans les interactions quotidiennes. Ce cadre théorique a non seulement révolutionné les fondements théoriques des études de genre mais a aussi profondément influencé les compréhensions de l’identité, du pouvoir et de l’ordre social.

Contexte théorique et conscience problématique

West et Zimmerman ont écrit cet article dans le contexte de dilemmes théoriques auxquels les études de genre faisaient face dans les années 1980. À cette époque, la recherche sur le genre suivait principalement deux approches : l’une voyant le genre comme des traits ou attributs internes d’un individu, et l’autre comprenant le genre comme des rôles sociaux. Cependant, aucune approche ne pouvait expliquer adéquatement la complexité et le dynamisme du genre dans la vie quotidienne.

Les auteurs ont reconnu le besoin d’un nouveau cadre théorique pour comprendre comment le genre est produit et reproduit dans les micro-interactions. Ils se sont appuyés sur les insights de l’ethnométhodologie, particulièrement les théories de Harold Garfinkel sur la façon dont l’ordre social est produit à travers les pratiques quotidiennes, pour repenser les questions de genre.

Distinctions conceptuelles centrales : Sexe, catégorie de sexe et genre

Une contribution clé de l’article est de distinguer trois concepts souvent confondus :

Sexe : La classification des humains basée sur des critères biologiques socialement convenus, typiquement déterminés à la naissance ou avant sur la base des organes génitaux. Bien que ce soit une classification biologique, les critères eux-mêmes sont socialement construits.

Catégorie de sexe : Classification sociale basée sur l’appartenance sexuelle affichée et reconnue dans la vie quotidienne. Les gens revendiquent et sont assignés aux catégories de sexe à travers des caractéristiques identifiables comme les vêtements, le comportement et la voix. Fait important, l’assignation de catégorie de sexe ne s’aligne pas toujours avec le sexe biologique.

Genre : Activités de gestion de la conduite à la lumière des conceptions normatives des attitudes et activités appropriées pour sa catégorie de sexe dans des situations spécifiques. Le genre n’est pas quelque chose que les gens « ont » mais quelque chose que les gens « font ».

L’importance de ces distinctions conceptuelles réside dans le fait de nous aider à comprendre pourquoi les gens peuvent réussir à « faire » le genre même quand le sexe biologique est ambigu ou changeant, et pourquoi la performance de genre peut varier selon différents contextes.

Mécanismes de « faire le genre »

West et Zimmerman élaborent les mécanismes spécifiques de « faire le genre » :

Responsabilité (accountability) : Le comportement des gens est toujours sujet à l’évaluation et l’interprétation potentielles par les autres. Concernant le genre, les gens savent que leur comportement sera jugé selon les normes de genre, ils ajustent donc leur comportement en conséquence. Cette responsabilité est omniprésente — que les gens « performent » consciemment ou non le genre, leur comportement sera compris comme genré.

Accomplissement interactionnel : Le genre n’est pas une performance monologique mais un produit de l’interaction. Il nécessite la reconnaissance, la réponse et la co-participation des autres. Par exemple, le « comportement de gentleman » masculin nécessite l’acceptation et la réponse féminines pour être réalisé avec succès.

Situationnalité : Faire le genre se produit toujours dans des contextes sociaux spécifiques. La même personne pourrait « faire » le genre différemment dans différentes situations. Par exemple, une femme pourrait afficher des comportements genrés différents au travail par rapport à la maison.

Routinisation : Bien que faire le genre nécessite un effort continu, il est généralement vécu comme naturel et sans effort. C’est parce que les compétences de faire le genre sont apprises et intériorisées dès l’enfance, devenant une partie routinière de la vie quotidienne.

Analyse de cas : L’histoire d’Agnes

L’article analyse en détail l’étude de Garfinkel sur Agnes, une femme transgenre dont les expériences démontrent vivement le processus de « faire le genre ». Agnes a dû consciemment apprendre et pratiquer des comportements qui semblaient « naturels » à celles assignées femmes à la naissance.

À travers le cas d’Agnes, les auteurs démontrent : la nature apprise du comportement genré — Agnes a dû apprendre comment s’asseoir, marcher et parler pour être reconnue comme une femme ; la fragilité du genre — une mauvaise posture ou tonalité pouvait perturber sa présentation de genre ; et le rôle des autres dans la construction du genre — le succès d’Agnes dépendait de la volonté des autres de la voir et de la traiter comme une femme.

Ce cas révèle que tout le monde « fait » le genre, mais la plupart des gens ne ressentent pas l’effort à cause de la socialisation précoce.

Reproduction du pouvoir et de l’inégalité

West et Zimmerman soulignent que faire le genre n’est pas simplement un processus social neutre mais aussi un mécanisme de reproduction des relations de pouvoir et de l’inégalité. À travers les interactions genrées quotidiennes, l’ordre social de la domination masculine et de la subordination féminine est constamment rétabli.

Par exemple, dans des études sur les schémas d’interruption dans la conversation, ils ont trouvé que les hommes interrompent plus fréquemment les femmes, tandis que les femmes tendent à céder. Ces modèles de micro-interaction s’accumulent pour renforcer l’inégalité de genre à plus grande échelle. Même dans des contextes apparemment égaux, les modèles d’interaction genrés rétablissent les hiérarchies.

Faire le genre devient ainsi un processus de « faire la différence » et de « faire la domination ». Il ne marque pas seulement les différences mais assigne aussi de la valeur et du sens à ces différences, typiquement de manières qui maintiennent les structures de pouvoir existantes.

Contributions théoriques et impact

Les contributions théoriques de « Faire le genre » sont multiples :

Au-delà de l’essentialisme : L’article remet effectivement en question l’essentialisme de genre, montrant comment le genre est socialement construit plutôt que biologiquement déterminé. Pourtant il évite le déterminisme social simple, reconnaissant le rôle des corps et de la biologie dans la construction du genre.

Lien micro-macro : L’article établit des connexions entre les micro-interactions et les macro-structures sociales, montrant comment les interactions quotidiennes maintiennent et changent les ordres sociaux plus larges.

Agentivité et structure : Tout en soulignant la nature construite du genre, l’article reconnaît aussi les contraintes structurelles. Les gens sont à la fois créatifs et limités par les attentes normatives lorsqu’ils « font » le genre.

Influence interdisciplinaire : Ce cadre théorique a influencé de multiples disciplines incluant la sociologie, la psychologie, l’anthropologie et les études de communication, devenant un outil important pour comprendre l’identité et les catégories sociales.

Critiques et développements

« Faire le genre » a également fait face à quelques critiques et défis :

Certains critiques soutiennent que l’article surestime les aspects performatifs du genre, négligeant potentiellement les réalités matérielles et corporelles. D’autres notent que l’article se concentre principalement sur le système de genre binaire avec une attention insuffisante aux expériences de genre non binaires.

Il y a aussi la critique selon laquelle le cadre de « faire le genre » pourrait suggérer que les gens peuvent choisir de ne pas « faire » le genre, sous-estimant la nature obligatoire des normes de genre. West et Zimmerman ont répondu à ces critiques dans un article de suivi de 2009, soulignant l’inévitabilité de la responsabilité de genre.

Développement ultérieur : « Faire la différence »

En 1995, West et Sarah Fenstermaker ont étendu le concept de « faire le genre » à « faire la différence », incorporant des analyses de race et de classe. Elles ont soutenu que le genre, la race et la classe sont simultanément « faits » et se constituent mutuellement dans les interactions.

Cette extension a répondu aux défis de la théorie de l’intersectionnalité, montrant comment différentes catégories sociales sont simultanément produites dans les pratiques quotidiennes. Cependant, cette extension a également suscité de nouveaux débats, particulièrement sur la question de savoir si différentes formes de différence peuvent être comprises en utilisant le même cadre théorique.

Pertinence contemporaine

Plus de trente ans plus tard, le cadre théorique de « Faire le genre » reste puissamment explicatif. À une époque de mouvements #MeToo, de mouvements pour les droits des personnes transgenres et de discussions croissantes sur la fluidité de genre, comprendre le genre comme un accomplissement social continu plutôt qu’un attribut fixe devient encore plus important.

Cette théorie nous aide à comprendre : pourquoi changer l’inégalité de genre est si difficile — parce qu’elle est incrustée dans les niveaux les plus subtils de l’interaction quotidienne ; comment les expériences transgenres révèlent que tout le monde « fait » le genre ; comment le genre est « fait » dans de nouvelles plateformes et médias à l’ère numérique ; et comment les changements dans les normes de genre se produisent à travers des changements dans les pratiques quotidiennes.

Innovation méthodologique

« Faire le genre » est également méthodologiquement significatif. Il démontre comment combiner la micro-analyse de l’ethnométhodologie avec la perspective critique des études de genre. Cette approche souligne l’observation attentive des interactions quotidiennes, se concentrant sur la façon dont les gens produisent et maintiennent l’ordre social en pratique.

Cette orientation méthodologique a influencé la recherche sur le genre ultérieure, promouvant l’attention à la vie quotidienne, aux pratiques corporelles et aux rituels d’interaction. Elle a également fait avancer le développement des méthodes de recherche qualitative dans les études de genre.

Conclusion : Le genre comme verbe

« Faire le genre » de West et Zimmerman a fondamentalement changé notre façon de comprendre le genre. En conceptualisant le genre comme un verbe plutôt qu’un nom, comme un accomplissement continu plutôt qu’un attribut statique, ils ont ouvert de nouvelles voies pour comprendre et rechercher le genre.

L’influence durable de l’article réside dans la fourniture d’un cadre à la fois théoriquement profond et proche de l’expérience quotidienne. Il nous aide à comprendre la persistance de l’inégalité de genre tout en pointant aussi vers les possibilités de changement — si le genre est « fait », alors il peut être « fait » différemment.

« Faire le genre » nous rappelle que même les catégories sociales les plus apparemment naturelles sont des produits de l’interaction humaine. Cette perspicacité est cruciale non seulement pour comprendre le genre mais fournit aussi des outils théoriques importants pour comprendre d’autres formes de différence sociale et d’inégalité. Dans la poursuite de la justice de genre, reconnaître la nature construite et modifiable du genre est une étape clé, et « Faire le genre » nous fournit un cadre théorique essentiel pour comprendre ce processus.

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