Écoféminisme · Recherche
Femmes Sem Terra : travail et agroécologie
Histórias de vida de mulheres Sem Terra: divisão sexual do trabalho na agroecologia
Au Paraná, des récits de vie montrent comment les revenus agroécologiques peuvent accroître l'autonomie sans alléger le travail domestique ni préserver le temps politique.
Notes de recherche
Une transition écologique peut augmenter les revenus des femmes sans raccourcir leur journée de travail. Cristiane Coradin et Sônia Fátima Schwendler étudient cette tension dans Histórias de vida de mulheres Sem Terra: divisão sexual do trabalho na agroecologia, publié en 2023. Leur recherche en portugais suit des femmes de territoires de réforme agraire au Paraná, au Brésil. Sem Terra désigne une identité politique liée au Mouvement des travailleurs ruraux sans terre, le MST ; le terme ne signifie pas que chaque participante serait aujourd’hui dépourvue de tout accès à la terre.
La méthode relève de l’histoire orale thématique : 33 entretiens approfondis menés de mars à septembre 2018. Dix-sept concernent des femmes de plusieurs territoires de réforme agraire et de réseaux militants ; seize approfondissent le cas du campement Emiliano Zapata, à Ponta Grossa. L’engagement antérieur des chercheuses et les recommandations des participantes permettent l’accès au terrain et la diversification des récits. Ces histoires sont interprétées dans une relation d’enquête ; elles ne constituent ni un sondage représentatif des agricultrices brésiliennes ni un essai contrôlé des effets de l’agroécologie.
Quand le potager devient un revenu
Potagers, vergers et petit élevage contribuaient déjà à nourrir les familles, mais leur apport était souvent dévalorisé. La production agroécologique, les marchés locaux, les groupes de consommateurs et le Programme national d’alimentation scolaire, PNAE, ouvrent des débouchés monétaires. Changer la destination des aliments transforme aussi la reconnaissance d’un travail longtemps classé parmi les contributions domestiques féminines. L’agroécologie apparaît comme un ensemble de rapports entre production, marchés et organisation, au-delà d’une catégorie de produits dans un supermarché.
Cette reconnaissance commerciale ne redistribue pourtant pas automatiquement cuisine, ménage et garde des enfants. Une même femme peut cultiver, livrer et faire tenir le foyer. Qualifier d’« aide » sa participation aux champs et d’« aide » les tâches domestiques occasionnelles d’un homme masque une asymétrie : elle travaille dans les deux sphères tout en restant responsable de l’une. La seule visibilité de sa participation marchande ne permet pas de conclure à un allègement du travail.
L’article évite également un récit automatique de prise de contrôle masculine. Il rapproche des recherches où les hommes s’approprient une activité devenue rentable de cas où leur entrée dans la production agroécologique n’a pas nécessairement privé les femmes de leur espace productif ou de la gestion financière. L’organisation antérieure des femmes et leur capacité de négociation comptent. Cela ne prouve pas que la rentabilité garantit l’autonomie ; cela montre que ni la croissance des revenus ni l’arrivée des hommes ne suffisent à identifier qui décide désormais.
Machines et montant des recettes participent aussi à la hiérarchie des tâches. Les autrices repèrent un statut masculin lié à la mécanisation et à une production commercialement valorisée, tandis que le travail manuel continu et domestique reste moins reconnu. Célébrer les savoirs écologiques des femmes peut donc coexister avec l’épuisement de celles qui les entretiennent. Pour modifier les conditions de travail, la reconnaissance de leur expertise doit s’accompagner d’autorité et de responsabilités partagées.
Les avancées économiques exigent du temps pour les défendre
La formation politique sur le genre aide les participantes à nommer les inégalités et à les contester. Les autrices associent des arrangements plus égalitaires à sa combinaison avec la scolarisation, les différences générationnelles ou les expériences reliant campagne et ville. Elles n’isolent aucun facteur par une expérience. La jeunesse n’est pas un remède automatique, et le contact urbain ne prouve pas que la ville serait intrinsèquement égalitaire. L’agentivité désigne ici une capacité à contester les rapports, construite par des possibilités concrètes et un apprentissage collectif.
La contradiction la plus aiguë touche à la participation elle-même. Production et ventes peuvent progresser tandis que le temps disponible pour les réunions et l’organisation diminue. Les récits de fatigue et de retrait dessinent une boucle difficile : l’activité économique nouvelle risque de consommer le temps nécessaire au maintien de la force collective qui a rendu l’autonomie possible. Les chercheuses suivent ce déplacement vers la production et la commercialisation sans déprécier le revenu ni reprocher aux femmes de répondre aux urgences quotidiennes.
Ces histoires orales éclairent des mécanismes et des négociations, mais ne fournissent ni un taux national de surmenage, ni une hausse moyenne mesurée des heures travaillées, ni une estimation causale du retrait politique. Elles ne comparent pas davantage rendements ou émissions. Leur apport féministe consiste à distinguer revenu, décision, repos corporel et voix politique pour juger si une transformation écologique est émancipatrice.
L’article mobilise explicitement l’analyse de la division sexuelle du travail de Hirata et Kergoat : séparation et hiérarchie permettent de comprendre pourquoi les frontières du productif et du domestique peuvent bouger sans égaliser les responsabilités. Avec Le sol, pas le pétrole, ces histoires brésiliennes donnent à l’écologie politique une question de travail concrète. Qui dispose du temps et du pouvoir nécessaires pour soutenir un autre système alimentaire et en contester les inégalités internes ?
L’article antérieur écrit par des militantes, C’est du travail, pas de l’aide, ouvre une autre voie : des femmes interprètent collectivement leurs expériences pour demander comment autoconsommation, revenu quotidien et organisation obtiennent une reconnaissance économique. Ses 56 expériences individuelles et collectives d’un projet de 2008–2012 ne s’ajoutent pas aux 33 entretiens de cette étude. La comparaison distingue visibilité du travail et redistribution du temps et des responsabilités.
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