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Savoirs situés : La question de la science dans le féminisme et le privilège de la perspective partielle

Situated Knowledges: The Science Question in Feminism and the Privilege of Partial Perspective

Cet article révolutionnaire redéfinit le concept d'objectivité, proposant les 'savoirs situés' comme une troisième voie entre l'objectivité scientifique traditionnelle et le relativisme. Haraway soutient que tout savoir provient de perspectives positionnelles spécifiques, plaidant pour une 'objectivité féministe' — une forme de production de connaissances qui reconnaît la partialité, la localisation et l'incarnation.

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Résumé

Haraway critique le 'tour de dieu de tout voir de nulle part' dans l'épistémologie traditionnelle, proposant les savoirs situés comme nouveau cadre pour comprendre la production de connaissances. Elle soutient que l'objectivité féministe concerne la localisation limitée et le savoir situé, pas la transcendance et la scission du sujet et de l'objet. En comprenant le monde comme un 'agent astucieux' plutôt qu'une ressource passive, elle offre un modèle conversationnel plutôt que possessif de production de connaissances.

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Notes de recherche

En 1988, Donna Haraway a publié un article dans Feminist Studies qui allait transformer radicalement notre compréhension du savoir, de l’objectivité et de la science. « Savoirs situés : La question de la science dans le féminisme et le privilège de la perspective partielle » a non seulement défié le mythe de l’objectivité scientifique mais a fourni un nouveau cadre révolutionnaire pour l’épistémologie féministe. Cet article, né « dans le ventre du monstre, aux États-Unis à la fin des années 1980 » au sein de « sociétés scientifiques et technologiques, industriellement avancées, militarisées, racistes et dominées par les hommes », a produit des impacts théoriques dépassant de loin son moment historique.

Un moment révolutionnaire en épistémologie

Haraway a écrit cet article dans le contexte d’un dilemme auquel les études féministes des sciences faisaient face dans les années 1980. D’un côté, les féministes devaient critiquer l’androcentrisme et les fausses prétentions d’universalité de la science traditionnelle ; de l’autre, elles ne pouvaient pas simplement embrasser le relativisme, car cela minerait la force politique de la critique féministe. Si tout savoir n’est que construction sociale, comment l’analyse féministe de l’oppression patriarcale peut-elle prétendre être plus vraie que les vues antiféministes ?

Ce dilemme binaire — soit accepter l’universalisme oppressif de l’objectivité traditionnelle soit tomber dans un relativisme politiquement impuissant — semblait piéger l’épistémologie féministe dans une impasse. Le génie de Haraway résidait dans le refus de ce faux choix, proposant une troisième voie : les savoirs situés.

Critique du « tour de dieu »

L’une des contributions théoriques les plus célèbres de Haraway est sa critique acérée de l’idéal traditionnel d’objectivité, qu’elle appelle moqueusement « le tour de dieu de tout voir de nulle part ». La puissance de cette critique réside non seulement dans sa vivacité rhétorique mais dans sa précision théorique.

L’épistémologie traditionnelle suppose l’existence d’une position observationnelle qui peut transcender toutes les perspectives particulières, d’où un savoir universel et neutre sur le monde peut être obtenu. Cet observateur idéal n’a pas de corps, pas de localisation, pas d’histoire — c’est précisément cette qualité non marquée qui permet les prétentions à l’universalité. Mais Haraway révèle que cette position apparemment neutre est en réalité un déguisement pour des positions privilégiées : les perspectives blanches, masculines, bourgeoises se présentent comme universelles en niant leur propre particularité.

Le problème avec le « tour de dieu » n’est pas seulement qu’il est faux — personne ne peut vraiment occuper une telle position transcendante — mais qu’il est oppressif. Il permet à des groupes particuliers de parler au nom de l’universalité tout en niant la validité des autres perspectives. Il crée une hiérarchie épistémologique où certaines formes de savoir sont jugées « objectives » et « scientifiques » tandis que d’autres sont rejetées comme « subjectives », « biaisées » ou « particulières ».

Le cadre conceptuel des savoirs situés

Face à cette critique, Haraway propose les « savoirs situés » comme cadre alternatif. Les savoirs situés reconnaissent que tout savoir provient de positions spécifiques, façonné par le corps, l’histoire et la localisation sociale du connaisseur. Notre positionnalité détermine intrinsèquement ce que nous pouvons connaître.

Mais ce n’est pas un simple relativisme. Haraway souligne que reconnaître la situationnalité du savoir ne signifie pas que toutes les perspectives sont également valides. Au contraire, certaines positions — particulièrement celles marginalisées et opprimées — peuvent fournir des perspectives plus claires sur les relations de pouvoir. Cela résonne avec les théories marxistes de la conscience de classe et la théorie du point de vue féministe noire, mais la contribution de Haraway réside dans la systématisation de cette intuition comme principe épistémologique.

La situationnalité n’est pas un défaut du savoir mais sa condition. C’est précisément parce que nous voyons depuis des positions spécifiques que nous pouvons voir quoi que ce soit. L’objectivité complète serait non seulement impossible mais indésirable — elle nous aveuglerait. Au lieu de cela, ce dont nous avons besoin est la reconnaissance de la partialité de notre perspective et l’ouverture au dialogue avec d’autres perspectives partielles.

Redéfinir l’objectivité féministe

Le mouvement révolutionnaire de Haraway est de redéfinir plutôt que d’abandonner l’objectivité. Elle propose le concept d’« objectivité féministe », qui « concerne la localisation limitée et le savoir situé, pas la transcendance et la scission du sujet et de l’objet ».

Ce nouveau concept d’objectivité a plusieurs caractéristiques clés. Premièrement, la partialité — seules les perspectives partielles peuvent promettre une vision objective parce que seules les perspectives partielles peuvent être localisées et tenues responsables. Deuxièmement, l’incarnation — le savoir est toujours produit par des sujets incarnés ; le corps n’est pas un obstacle à la cognition mais sa condition. Troisièmement, la responsabilité — quand nous reconnaissons notre localisation, nous pouvons être responsables de nos prétentions de savoir. Quatrièmement, la connexion — les savoirs situés cherchent le dialogue et la coalition avec d’autres perspectives partielles.

L’objectivité féministe ne cherche pas la vue « d’en haut, de nulle part, de la simplicité » mais la vue « d’un corps — toujours un corps complexe, contradictoire, structurant et structuré ». Cette vue depuis le corps n’est pas une limitation mais la condition qui rend le savoir responsable possible.

Le monde comme « agent astucieux »

Une autre innovation dans la théorie de Haraway est sa reconceptualisation des objets de recherche. L’épistémologie traditionnelle voit le monde comme un objet passif attendant la cognition et la maîtrise du sujet. Bien que le constructivisme social critique cette vue, il va souvent à l’extrême opposé, voyant le monde comme un produit de l’imagination humaine.

Haraway propose une troisième compréhension : le monde est un « agent astucieux » avec sa propre agentivité et historicité dans la production de connaissances. Ce n’est pas de l’anthropomorphisation mais la reconnaissance que le monde non-humain — nature, technologie, animaux — n’est pas une ressource passive mais un participant actif. La production de connaissances devrait être comprise comme conversation entre acteurs matériels-sémiotiques (humains et non-humains) plutôt que réification épistémique, possession et appropriation.

Cette vue a de profondes implications pour la pratique scientifique. Si les objets de recherche sont des participants actifs plutôt que des matériaux passifs, alors la recherche scientifique devient un dialogue plutôt qu’une conquête. Cela nécessite que les scientifiques développent des capacités d’écoute, soient ouverts à l’inattendu, et reconnaissent que leurs objets pourraient « répondre » à des questions qu’ils n’ont pas posées.

La politique de la vision

Haraway porte une attention particulière au statut privilégié de la vision dans l’épistémologie occidentale. « Voir » a longtemps été considéré comme le sens le plus objectif, avec les instruments scientifiques principalement comme extensions de la technologie visuelle. Mais Haraway souligne que la vision n’est jamais innocente — elle est toujours technologiquement médiatisée, culturellement encodée, façonnée par les relations de pouvoir.

Elle critique deux vues de la vision : le regard conquérant (le regard masculin qui transforme tout en objets) et la vision infinie du relativisme (prétendant voir partout depuis partout également). Comme alternative, elle propose la possibilité d’une « visualisation féministe », qui reconnaît sa médiation technologique et son positionnement politique.

Cette critique de la vision ne signifie pas l’abandonner mais la réentraîner. Haraway appelle à développer des « pratiques critiques d’incarnation particulière dans un monde technologisé, mondialisé et postmoderne ». Cela inclut d’apprendre à utiliser de manière critique les instruments scientifiques et de comprendre comment ils construisent plutôt qu’ils ne révèlent simplement la réalité.

L’entrecroisement de l’épistémologie, de l’ontologie, de l’éthique et de la politique

Haraway souligne que le concept de savoirs situés opère simultanément sur quatre plans : l’épistémologie (comment nous savons), l’ontologie (ce qui existe), l’éthique (comment nous devrions agir) et la politique (comment le pouvoir opère). Ces plans ne sont pas séparés mais interreliés.

Sur le plan épistémologique, les savoirs situés défient le dualisme sujet-objet, proposant une vue relationnelle du savoir. Sur le plan ontologique, ils redéfinissent les relations entre les êtres, comprenant le monde comme des réseaux d’acteurs hétérogènes. Sur le plan éthique, ils exigent la responsabilité de nos pratiques de connaissance et la reconnaissance de leurs conséquences. Sur le plan politique, ils révèlent les relations de pouvoir dans la production de connaissances et cherchent des formes de cognition plus démocratiques.

L’importance de cette approche multidimensionnelle est qu’elle évite la tendance à séparer les questions épistémologiques des autres questions philosophiques et politiques. Les questions de savoir ne sont jamais juste des questions de savoir — elles concernent toujours simultanément l’être, l’éthique et le pouvoir.

Impact sur la pratique scientifique

Bien que l’article de Haraway soit principalement théorique, il a profondément influencé la pratique scientifique. De plus en plus de scientifiques reconnaissent la situationnalité de leur travail et commencent à réfléchir à la façon dont leurs positions affectent leur recherche.

Dans la recherche médicale, reconnaître que la plupart des essais cliniques excluaient historiquement les femmes et les minorités a conduit à des pratiques de recherche plus inclusives. En écologie, reconnaître les limites des perspectives scientifiques occidentales a conduit à la collaboration avec les systèmes de savoirs indigènes. Dans le développement technologique, le concept de savoirs situés a promu la réflexion critique sur les besoins priorisés et les voix entendues.

Dialogue avec d’autres traditions théoriques

Le concept de savoirs situés de Haraway résonne et dialogue avec de multiples traditions théoriques. Il partage avec le marxisme une critique de la fausse universalité mais rejette les modèles simples base/superstructure. Il partage avec la phénoménologie une emphase sur l’incarnation mais rejette la priorité de la subjectivité. Il partage avec le post-structuralisme une critique de l’essentialisme mais conserve l’engagement envers la matérialité et la vérité.

Particulièrement importante est la relation avec la théorie du point de vue. Bien que les deux soulignent l’importance de la position pour le savoir, l’approche de Haraway souligne davantage la partialité et l’ouverture. Elle ne cherche pas de points de vue épistémologiques privilégiés mais plaide pour le dialogue et la coalition entre perspectives partielles.

Critiques et développements

Le concept de savoirs situés fait également face à des critiques. Certains s’inquiètent que souligner la partialité puisse conduire à la fragmentation épistémologique, rendant la compréhension commune impossible. D’autres demandent comment faire des prétentions de vérité tout en reconnaissant que tout savoir est situé. D’autres encore soulignent que la théorie de Haraway peut trop s’appuyer sur des métaphores visuelles, négligeant d’autres sens et façons de savoir.

En réponse, les chercheurs ont développé et affiné le concept de savoirs situés. Ils ont exploré comment construire des ponts entre différentes situations, comment poursuivre une compréhension plus large tout en reconnaissant la partialité, et comment combiner les savoirs situés avec d’autres cadres épistémologiques. Ces développements montrent la générativité du concept de Haraway — ce n’est pas un dogme fermé mais un programme de recherche ouvert.

Impact transdisciplinaire

Le concept de savoirs situés s’est répandu bien au-delà de son champ d’origine. En géographie, il a influencé la compréhension de l’espace et du lieu. En anthropologie, il a changé la pratique ethnographique. Dans l’art, il a inspiré de nouvelles pratiques créatives et curatoriales. En éducation, il a promu la reconnaissance de différentes formes de savoir.

Cette dissémination transdisciplinaire n’est pas une simple application mais une transformation créative. Chaque domaine a réinterprété les savoirs situés selon ses propres besoins et traditions, produisant de nouvelles perspectives et pratiques. Cette générativité est exactement ce que Haraway espérait — non pas établir une nouvelle orthodoxie mais stimuler de nouvelles façons de penser.

Pertinence à l’ère numérique

À une époque de prise de décision algorithmique, de big data et d’intelligence artificielle, les perspectives de Haraway sont plus pertinentes que jamais. Les algorithmes incarnent souvent des versions contemporaines du « tour de dieu » — prétendant extraire la vérité objective des données tout en cachant les valeurs et hypothèses de leurs concepteurs.

Le concept de savoirs situés nous rappelle que tous les algorithmes sont situés — ils reflètent des données d’entraînement particulières, des choix de conception particuliers, des contextes sociaux particuliers. Reconnaître cette situationnalité ne signifie pas abandonner les algorithmes mais les rendre plus responsables, transparents et démocratiques.

Dimensions écologiques et environnementales

La compréhension de Haraway du monde comme « agent astucieux » a une pertinence particulière pour la pensée environnementale. En ces temps de changement climatique et de crise écologique, reconnaître l’agentivité du monde non-humain devient de plus en plus important.

Les savoirs situés fournissent un cadre pour comprendre les relations homme-environnement qui n’est ni le fantasme moderniste de conquérir la nature ni l’adoration romantique de la nature. Au lieu de cela, il propose un modèle relationnel basé sur l’interdépendance, la réactivité et la responsabilité.

Implications pédagogiques

Les savoirs situés ont de profondes implications pour la pratique éducative. Si tout savoir est situé, alors l’éducation ne peut pas être juste une transmission d’information mais doit être la reconnaissance des propres situations des étudiants et l’ouverture à d’autres situations.

Cela a conduit à des pédagogies plus réflexives et dialogiques. Les enseignants ne sont plus des transmetteurs autoritaires de savoir mais des facilitateurs de dialogue entre différentes perspectives partielles. Les étudiants sont encouragés à reconnaître comment leurs propres positions façonnent leur compréhension tout en apprenant à apprécier d’autres perspectives.

Conclusion : Le défi continu

Plus de trente ans plus tard, « Savoirs situés » continue de nous défier à repenser la nature du savoir, de la vérité et de l’objectivité. Son importance réside non seulement dans les réponses qu’il fournit mais dans les questions et possibilités qu’il ouvre.

Le travail de Haraway nous rappelle que la poursuite du savoir est toujours un acte éthique et politique. Quand nous reconnaissons la situationnalité et la partialité de nos perspectives, nous n’abandonnons pas l’objectivité mais rendons possible une objectivité plus responsable, démocratique et ouverte.

Dans un monde de plus en plus complexe et interconnecté, le dialogue entre de multiples perspectives partielles est nécessaire pour comprendre les défis auxquels nous sommes confrontés. Les savoirs situés ne sont pas une retraite épistémologique dans le relativisme mais une avancée vers des pratiques de connaissance plus riches et plus responsables. Comme le montre Haraway, ce n’est qu’en reconnaissant les limites de notre vision que nous pouvons commencer à voir plus clairement. Ce n’est qu’en abandonnant l’illusion du « tour de dieu » que nous pouvons devenir de meilleurs connaisseurs, plus responsables.

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