
Féminisme arabe · Livres
Foulards et hymens
pourquoi le Moyen-Orient a besoin d’une révolution sexuelle
Titre originalHeadscarves and Hymens: Why the Middle East Needs a Sexual Revolution
Mona Eltahawy relie le contrôle des corps au sein de l’État, dans la rue et dans la famille, puis demande ce que peut être une révolution sexuelle sans réduire le Moyen-Orient à un récit unique.
Critique et guide de lecture
L’argument de Mona Eltahawy part d’un refus : la chute d’un régime ne suffit pas à accomplir une transformation politique si le pouvoir exercé sur le corps des femmes reste intact. Elle relie trois lieux — l’État, la rue et le foyer — pour examiner les lois et le gouvernement, le harcèlement et les violences dans l’espace public, ainsi que les arrangements familiaux qui encadrent les déplacements, la sexualité, le mariage et la réputation. Il ne s’agit pas de prétendre que ces espaces fonctionnent de façon identique, mais de voir comment ils se renforcent. Une citoyenneté formelle ne garantit pas la maîtrise de sa sécurité, de sa sexualité ou de ses choix si ceux-ci restent soumis au jugement d’autrui. Eltahawy réintroduit ainsi l’intimité dans l’analyse de la démocratie au lieu de l’abandonner à la sphère d’une prétendue culture privée.
Le titre condense cette thèse en deux symboles chargés. Le foulard est souvent sommé de représenter une religion ou une région entière ; l’hymen est traité comme s’il pouvait attester l’histoire sexuelle d’une femme et l’honneur de sa famille. Ces symboles invitent à regarder le corps des femmes comme une preuve — d’oppression, de modernité, de pudeur ou de différence culturelle — plutôt qu’à demander qui a le pouvoir de les interpréter et ce que cette interprétation autorise. Le titre est délibérément provocateur, mais sa cible n’est pas les femmes qui portent le foulard. Il vise les institutions et les pressions sociales qui revendiquent une juridiction sur les corps féminins, ainsi que le regard occidental qui en fait un examen de civilisation.
Le mot « hymen » doit, en particulier, être replacé dans cette relation de pouvoir. Le livre l’emploie pour critiquer les normes de pureté sexuelle et le contrôle du corps ; cela ne revient pas à prétendre que l’anatomie pourrait établir une histoire sexuelle. L’Organisation mondiale de la santé et des organismes partenaires des Nations unies précisent que l’apparence de l’hymen ne permet pas d’indiquer de façon fiable s’il y a eu rapport sexuel et qu’aucun examen ne peut prouver une pénétration vaginale antérieure. La « virginité » n’est pas un diagnostic médical, mais une construction sociale, culturelle et religieuse. Lire le titre à la lumière de ces données rend plus visible son enjeu : la prétendue preuve corporelle est non seulement intrusive, elle repose aussi sur une prémisse fausse.
Le récit personnel d’Eltahawy donne à l’analyse une voix située et incarnée. Dans un entretien de 2015, elle évoque son adolescence en Arabie saoudite, le chemin qui l’a menée au féminisme, l’évolution de son rapport au hijab et l’effet du harcèlement sur son expérience du corps. Elle replace également les féminismes de la région dans leur propre histoire et souligne que la misogynie n’est pas une essence arabe ou musulmane, mais un phénomène mondial. L’éditeur présente l’ouvrage comme un mélange de récit personnel, de reportage et d’intervention politique. Cette forme a une force : elle ne prétend pas séparer l’analyse de l’expérience corporelle. Elle soulève aussi une question : quand un témoignage éclaire-t-il une structure, et quand demande-t-on à une seule voix de représenter des femmes aux conditions de vie et aux langages politiques différents ?
L’ampleur géographique du livre rend cette question incontournable. Une enquête qui traverse plusieurs pays permet une dénonciation puissante, mais risque aussi de ramener à une seule expérience des systèmes juridiques, des pratiques religieuses, des positions de classe et des mouvements féministes différents. Dans The Guardian, Rachel Aspden estime que l’ouvrage rend insuffisamment compte des variations historiques et géographiques, et rapporte que certaines lectrices ont jugé son cadre néo-orientaliste ou contesté sa prétention à parler en leur nom. Dans The Irish Times, Anakana Schofield observe de même que le parcours rapide entre les pays laisse peu de place à des réponses adaptées à chaque contexte, tout en reconnaissant la force de la critique de la culture de la « pureté-piété ». Ce sont les analyses de deux critiques précises, non un verdict unanime. Elles font néanmoins apparaître une tension réelle : le ton du manifeste peut rendre visibles des violences ignorées, mais son cadre général risque d’effacer les militantes, les histoires et les stratégies qui échappent à sa rhétorique.
Il ne s’agit donc ni d’écarter la critique d’Eltahawy au motif qu’elle serait extérieure, ni de prendre la colère pour une garantie suffisante de justesse. Elle demande pourquoi l’appel au respect culturel protège si souvent les institutions de l’examen critique ; sa limite apparaît lorsque la dénonciation du patriarcat à l’échelle d’une région rend moins perceptibles les différences internes. Une lecture féministe peut tenir ensemble deux exigences : ne pas excuser les violences de genre au nom de la spécificité culturelle, et ne pas réduire les personnes qui vivent dans ces sociétés à des exemples dans l’argument de quelqu’un d’autre. La question n’est pas de savoir si les femmes ont le droit à la colère, mais comment celle-ci peut rester attentive à leurs différences et aux usages géopolitiques de son langage.
Le livre est surtout une provocation utile sur les frontières du politique féministe. Il invite à suivre le pouvoir de l’État jusque dans la rue, les cliniques, les foyers et les choix intimes, puis à demander qui définit la libération. On peut le lire avec Do Muslim Women Need Saving? de Lila Abu-Lughod, qui examine la manière dont le récit du sauvetage légitime l’intervention, et avec Women and Gender in Islam de Leila Ahmed, qui apporte un cadre historique aux débats sur l’islam et le genre. Ces ouvrages ne neutralisent pas l’argument d’Eltahawy : ils aident à distinguer la critique de la contrainte sexiste de la réduction des femmes musulmanes à un symbole unique. Sources : la notice de l’édition chez Macmillan, l’entretien d’Eltahawy dans The Guardian, le compte rendu de Rachel Aspden dans The Guardian, celui d’Anakana Schofield dans The Irish Times et la déclaration conjointe de l’OMS et d’organismes des Nations unies sur les tests de virginité.
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