Économie féministe · Commentaire
Pas d’économie du care sans travailleuses domestiques !
Un manifeste coélaboré avec AWID affirme qu’une économie du care juste doit reconnaître les droits et le leadership des travailleuses domestiques, au lieu de traiter le care comme un simple intrant de croissance.
Analyse de l'article
Élaboré avec AWID et des contributrices issues des mouvements de travailleuses domestiques, syndicaux et féministes, ce manifeste part d’une proposition sans détour : il ne peut y avoir d’économie du care juste sans les travailleuses domestiques. Il refuse de valoriser le care uniquement parce qu’il soutient l’économie dite « productive ». Si les gouvernements ou les institutions financières reconnaissent son utilité économique tout en ignorant les droits, la dignité et le pouvoir de décision des personnes qui l’accomplissent, le care est simplement rebaptisé intrant à bas coût. Le manifeste pose une question plus fondamentale : quelles vies l’économie doit-elle servir et qui décide de l’organisation du care ?
L’un de ses déplacements importants consiste à définir le care comme tout travail qui soutient la vie, qu’il ait lieu au foyer ou ailleurs, pour un employeur public ou privé, directement ou indirectement. Cette définition conteste la hiérarchie entre production formelle et travail domestique privé, ainsi que l’idée que les droits du travail s’arrêtent au seuil du domicile. Le travail domestique est souvent exclu de l’image ordinaire du travail qualifié, non parce qu’il ne requiert aucune compétence, mais parce qu’il a été féminisé, racialisé et associé aux bas salaires et à la dépendance. Le nommer comme travail est nécessaire ; il importe tout autant que les travailleuses puissent s’organiser, refuser des conditions injustes et participer à l’élaboration des règles.
Le manifeste ne présente pas les travailleuses domestiques comme un groupe interchangeable. Il montre comment les histoires coloniales, raciales et de caste se prolongent par des institutions différentes : les travailleuses noires d’Amérique latine et d’Afrique du Sud affrontent les héritages de l’esclavage et de la ségrégation ; le statut de résidence et l’emploi des travailleuses migrantes peuvent dépendre d’un employeur ; en Asie du Sud, les travailleuses opprimées par la caste peuvent être cantonnées aux tâches de nettoyage mal rémunérées et subir humiliations ou violences. Ces exemples ne forment pas une carte unique applicable à tous les pays. Ils montrent que le même travail comporte des risques différents selon l’identité, le droit et le lieu. Qualifier le foyer d’espace privé ne le soustrait ni aux politiques de l’État ni aux marchés mondiaux du travail.
Le texte inscrit aussi la santé sexuelle et reproductive, l’autonomie corporelle et la protection contre les violences parmi les droits des travailleuses domestiques. Une économie du care ne concerne donc pas seulement les salaires et la fourniture de services : les travailleuses ont elles-mêmes besoin de care, de garde d’enfants, de soins de santé et de repos. Si des femmes mal rémunérées continuent d’assumer tout le care au sein des foyers, la réforme risque de transférer le travail gratuit à un autre groupe de femmes encore plus marginalisé. Le manifeste appelle donc à redistribuer le care, à bâtir des infrastructures publiques de soutien et à placer les savoirs et le leadership des mouvements de travailleuses domestiques au cœur des politiques.
Il s’agit d’un manifeste de revendication, non d’une comparaison des résultats des politiques publiques. Ses exemples rendent visibles des institutions imbriquées, mais ne constituent pas un jeu de données permettant d’évaluer leur mise en œuvre et ne remplacent pas les témoignages actuels des organisations de travailleuses. On peut le lire comme une carte de questions politiques, puis le mettre en regard de l’ethnographie située de Nicole Constable sur le travail domestique migrant à Hong Kong, Maid to Order in Hong Kong, ou de l’article de Katherine Ronderos sur le care et la sécurité des militantes. AWID met à disposition le manifeste complet et les remerciements aux contributrices.
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