
Économie du soin · Livres
Les enjeux du care
Titre originalMatters of Care
Puig de la Bellacasa relie le care au travail de maintenance, aux affects et aux obligations politiques, de la production des savoirs aux sols vivants.
Critique et guide de lecture
Dans Matters of Care: Speculative Ethics in More than Human Worlds, María Puig de la Bellacasa demande ce que devient le care lorsqu’il n’est plus seulement un sentiment bienveillant ou une vertu privée. En dialogue avec l’éthique féministe du care et les études des sciences et des techniques, le livre tient ensemble trois dimensions souvent dissociées : le travail qui entretient et répare les mondes, les affects qui nous impliquent dans des relations, et les obligations éthico-politiques qui en découlent. Aucune ne garantit les deux autres. L’amour ne remplace pas le travail concret ; la maintenance peut être imposée sans affection ; et déclarer qu’une pratique constitue un « bon care » est déjà une intervention politique. Le livre part de cette tension, qu’il ne prétend pas résoudre une fois pour toutes.
Les trois premiers chapitres orientent cette question vers la production du savoir. Le premier relit les « matters of concern » de Bruno Latour à travers les politiques féministes de la connaissance : la recherche ne décrit pas simplement un monde déjà constitué, elle participe aussi à rendre certains êtres, travaux et problèmes importants. Les « matters of care » ne consistent donc pas seulement à compléter l’inventaire des choses. Il s’agit de demander quels effets produisent les méthodes et les représentations, quels attachements ou exclusions elles emportent, et si l’objet étudié ne risque pas de redevenir négligeable. Le care devient une critique impliquée, non une étiquette d’approbation accolée à la recherche.
Le deuxième chapitre développe le « penser avec care » à partir des savoirs situés de Donna Haraway. L’autrice distingue le fait de penser-avec d’autres, de contester depuis l’intérieur des relations où l’on se trouve, et de tenter de penser-pour autrui. Cette dernière démarche peut dériver vers la prise de parole à la place de l’autre, voire l’appropriation de son expérience. Le risque concerne particulièrement la recherche féministe : même en s’opposant à la domination, les chercheuses peuvent revendiquer l’autorité d’interpréter la situation des personnes étudiées. Le livre ne propose pas de méthode qui abolirait ce danger. Il demande plutôt de reconnaître que le savoir est relationnel, qu’il a des conséquences, et que celles et ceux qui le produisent doivent répondre des relations qui rendent leur pensée possible.
« Touching Visions », le troisième chapitre, donne à cet argument une forme sensorielle. Le toucher peut déstabiliser le regard distant qui se prétend neutre, puisqu’il rappelle que les corps et les matières s’affectent mutuellement. Mais la proximité n’est pas synonyme d’innocence : le contact peut être non désiré, violent ou appropriable ; une interface haptique peut promettre l’intimité tout en épargnant à la personne qui contrôle un dispositif d’en subir les conséquences. Cette distinction vaut aussi hors de la technologie. Être proche d’une personne, d’une communauté ou d’une écologie ne rend pas automatiquement la relation réciproque ou éthique. Le care exige d’être attentif à la réponse de l’autre, y compris à son refus.
Cette analyse précise la portée féministe du travail de care. Celui-ci repose sur des tâches quotidiennes et répétées — entretenir, remarquer, réparer — facilement présentées comme naturelles, privées ou disponibles sans fin. Le livre refuse de faire de l’affection la preuve qu’une personne s’occupe correctement des autres, car cette attente peut intensifier l’exploitation du travail rémunéré comme non rémunéré. Il refuse aussi le raccourci inverse : les bonnes intentions ne remplacent pas le soutien matériel. Une politique du care doit demander qui est chargé de faire tenir le monde, quel travail disparaît du regard, et qui décide de ce que signifie vivre « aussi bien que possible ».
La deuxième partie ne passe pas de la théorie à une réponse universelle ; elle s’ancre dans des pratiques écologiques situées. Dans « Alterbiopolitique », Puig de la Bellacasa revient sur sa participation, en 2006, à une formation de permaculture près de Bodega Bay, en Californie. Prendre soin de la Terre, des personnes et restituer le surplus deviennent des pratiques ordinaires : faire du compost, entretenir le sol, partager les savoirs et s’organiser collectivement. Les vers rendent la politique tangible. Ils ne sont pas de simples outils au service du bien-être humain ; travailler avec eux peut modifier ce que les participantes remarquent, valorisent et estiment devoir prendre en charge. Le care est ici une pratique quotidienne qui transforme une relation, non un titre moral que l’on posséderait à l’avance.
L’autrice précise aussi les limites de cet exemple. La permaculture recouvre des pratiques diverses, dont beaucoup existent également dans l’agroécologie et les traditions autochtones de soin des terres. Le mouvement qu’elle a rencontré s’inscrit dans un contexte du Nord global et a été critiqué pour sa blanchité et ses privilèges. Cette réserve compte : le discours du care écologique peut emprunter à d’autres traditions sans reconnaître leur histoire ni l’autorité de leurs savoirs. Le livre traite cela comme une tension à examiner, non comme une raison de faire d’un mouvement le représentant de toutes les connaissances écologiques. Son étude montre à la fois le potentiel d’une éthique collective et pratique, et la nécessité de demander de qui l’on apprend à habiter la terre, et à quelles conditions.
« Soil Times » place au premier plan un fil singulier du livre : le care a sa temporalité. Les approches industrielles et productivistes tendent à traiter le sol comme un intrant dont la fertilité doit suivre les besoins humains. Le modèle du réseau trophique du sol rend plutôt visibles des vies interdépendantes — microbes, champignons, nématodes, vers, plantes — dont les rythmes ne se réduisent pas à un calendrier de rendement. L’argument n’est pas simplement qu’il faudrait ralentir. Faire place au temps du care, c’est ménager plusieurs temporalités liées entre elles, dont la maintenance et la reproduction, souvent discrètes face à l’innovation, à l’urgence et aux résultats mesurables. Le care écologique doit donc interroger les calendriers qui définissent efficacité et progrès, au lieu d’ajouter une intention plus douce au même calendrier.
La coda laisse ouverte une difficulté féconde : lorsque nous qualifions de care l’activité des êtres non humains, reconnaissons-nous une capacité d’agir distribuée, ou projetons-nous notre vocabulaire éthique sur des êtres qui ne se préoccupent peut-être pas de nous ? L’autrice n’apporte pas de réponse définitive. Refuser toute spéculation de ce type risque de laisser intactes les lectures anthropocentrées en termes de « services » et de « ressources » ; projeter trop vite des catégories humaines efface à son tour les différences et les contraintes. Le livre est exigeant et précieux précisément parce qu’il ne fournit pas de liste de règles universelles et que ses exemples sont situés, non représentatifs du monde entier. On peut le lire avec Care Work : rêver la justice du handicap, qui place au premier plan la justice du handicap et les infrastructures humaines du care, ou avec Vivre avec le trouble de Haraway, qui développe une autre politique située des relations multispécifiques. Ces livres ne remplacent pas celui-ci ; ils aident à prolonger la question : qui prend soin, mais aussi quel travail, quelles relations et quelles obligations ce monde particulier requiert-il ?
Le titre français est une traduction éditoriale ; les informations bibliographiques et le sommaire sont disponibles auprès de l’University of Minnesota Press. L’article antérieur de l’autrice, « Matters of Care in Technoscience », développe un argument connexe, mais constitue un texte distinct.
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